28 Août 1914

Le Bataillon – pauvre bataillon qui ne compte même plus 400 hommes- est désigné pour occuper le Bois de Crévie.

Nous relevons des éléments d’un régiment de la 59e Division (20e Corps) et j’ai la surprise de trouver, à la tête d’une des Compagnies, un des Saint-Cyriens dont j’ai fait la connaissance à la Gare de Toul. Je suis émerveillé du brio avec lequel ce jeune garçon, hier encore sur les bancs de l’Ecole,  se tire d’affaire. Il commande sa Compagnie avec autant d’assurance que moi qui suis un vieux soldat.

Notre séjour au Bois de Crévie ne va pas être folâtre. On s’y est battu ferme le 25 août, et de nombreux tués, gisant çà et là, en témoignent éloquemment.

08 28 Jean Droit Aquarelle (1)

L’enlèvement des Allemands – Bois de Crévie- Meurthe-et-Moselle, 28 août 1914, aquarelle de Jean Droit[2] (coll. pers.)

08 28 Jean Droit Aquarelle (2)

 Signature authentifiant l’auteur (détail) (coll. pers.)

 Souvent je me rappelle, et plus particulièrement encore à l’heure actuelle, le fait suivant, dont avait été témoin mon pauvre Père, en 1870, au cours du siège de Paris qu’il a fait dans la Mobile. Un jour, sa Compagnie est désignée comme soutien d’un détachement de fusiliers-marins chargé d’enlever un petit poste allemand installé dans une maison de la banlieue sud, je crois. Son unité n’eut pas à intervenir, d’ailleurs, les marins ayant, à eux seuls, expédié la besogne ; mais, celle-ci terminée, mon père, accompagné de quelques-uns de ses hommes, pénétra dans une sorte de cave dépendant de la maison et se trouva en présence d’un officier prussien, debout, la main droite armée de son sabre, la gauche crispée sur une barre de fer fermant la porte ; chose horrible, cet homme, qui était mort, avait une moitié de la tête tombant sur son épaule, ayant eu le crâne fendu en deux d’un coup de hache d’abordage par un de nos matelots. Cette histoire m’avait toujours laissé une impression profonde. Eh bien, ce que je vais voir dans le Bois de Crévie, va dépasser en horreur, cette vision de cauchemar. En arrivant à un saillant de la lisière, se dresse devant moi, le cadavre d’un petit soldat français, imberbe, de la classe 13, certainement, qui se tient debout par un miracle d’équilibre et me regarde de ses grands yeux vitreux. Ô ! l’épouvantable chose ! A côté de lui est étendu, à moitié nu, un autre fantassin, tué pendant qu’il changeait de linge. Ce sont, ensuite, deux soldats, l’un français, l’autre allemand, qui se sont mutuellement et simultanément transpercés de leur baïonnette et restent ainsi figés, se regardant farouchement… Un peu plus loin, toute une demi-section bavaroise, son sous-officier en tête, a été foudroyée en pleine action et est renversée comme un château de cartes. Au milieu du groupe, un homme pousse de faibles plaintes ; il n’est que blessé, mes soldats le dégagent, non sans peine,  et lui donnent à boire.

L’odeur répandue par tous ces corps plus ou moins décomposés est épouvantable et, cependant, il va nous falloir passer la nuit au milieu de ce charnier. La perspective est assez lugubre. Heureusement, je commence à avoir l’âme solidement trempée par le constant voisinage de la mort.

De place en place, on remarque des tas de Mausers, de sacs en poil fauve, d’équipements, de bottes boches. C’est surprenant ce qu’on trouve de ces derniers ; il est à croire que, pour mieux courir, leurs porteurs doivent s’en débarrasser prestement. Je ne vois pas que l’on rencontre des brodequins français abandonnés, en aussi grande quantité.

Un 77, à bout de souffle, est venu s’incruster, sans éclater, dans le tronc débile d’un jeune arbre et reste là, fiché à hauteur d’homme.

Mon tambour me montre un étui plein de cigares qu’il a … trouvé sur le cadavre d’un Oberleutenant.

Enfin, la relève terminée, nos hommes placés dans des retranchements tout préparés, nous nous installons dans une cagna[1] souterraine, avec l’intention très ferme d’y attendre les événements.

08 28 la cagna du commandant Géo Michel Ill 3774 La "cagna" du commandant - aquarelle de Géo Michel  

L'Illustration n°3774 (coll. pers.)

 Crévie et Lyautey

Ce qui s’est passé les jours précédents le 28 août à Crévic[3]

[1] Cagna, de l’annamite cai-nha, désigne un abri, une maison, une chambre (populaire et vieux). Dictionnaire Larousse (NDLR)

[2] Jean Droit est né le 28 août 1884 à Laneuveville-devant-Nancy en Meurthe-et-Moselle, et décédé à Vincennes, le 7 décembre 1961, il est peintre, illustrateur, publiciste écrivain, scout, pédagogue et éducateur exceptionnel, grand ami des jeunes. Contemporain de Lord Baden Powell, il est un des pionniers fondateurs du scoutisme en France et en Belgique. Son totem était: "Loup Bavard". Issu d’un milieu bourgeois, il est venu à l’âge de 8 ans, s'établir avec sa famille en Belgique à Courcelles-Motte (Hainaut). Son père y dirigeait les glaceries de Saint-Gobain. Dès la fin de la grande guerre 1914-1918, il s'établit en France et se marie. Il est le père du romancier, journaliste et académicien français Michel Droit et le grand-père du photographe Eric Droit. (d’après Wikipédia).

Jean Droit servait dans la Compagnie de Lucien Proutaux en qualité de Sergent. Une amitié lia les deux hommes jusqu’à la mort. Jean Droit offrit plusieurs dessins à son Capitaine pendant et à l’issue de la guerre. (NDLR)

[3] Le village de Crévic (avec un c), code postal 54110, est dominé par le bois de Crévie (avec un e) (NDLR)