13 Septembre 1914

Nous n’allons certainement pas rester à Buissoncourt. En attendant les ordres et après m’être vigoureusement lavé à même un grand seau d’eau fraîche, je fais un tour dans le village.

Ce dernier n’a pas trop souffert des récents bombardements. Toutefois, sa petite église est bien abîmée. Tous les vitraux sont brisés et, de place en place, la toiture et les murailles montrent des ouvertures béantes produites par la mitraille. Près du chœur, gisent un maréchal des logis d’artillerie et un lignard tués dernièrement et qui attendent une sépulture.

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La petite église de Buissoncourt a retrouvé sa quiétude... (photo tdzd26p panoramio)

Sur la place, une foule curieuse, naturellement presque exclusivement composée de soldats, se presse autour de 3 canons de 77 enlevés aux Boches. Je m’approche à mon tour pour examiner cette belle prise. Quelle différence avec notre élégant et fin 75. Quoique beaucoup plus lourdes et massives, ces pièces ne donnent pas l’impression de force et de puissance de nos canons de campagne. Le bouclier de l’une d’elles a été transpercé de part en part par un de nos obus ; il n’a pas dû rester grand-chose des servants qui étaient autour.

Ah, voici du nouveau ; je vois, en effet, apparaître le Lieutenant de Dragons de la Tour du Pin[1], le nouvel agent de liaison du Colonel : Départ dans 20 minutes.

Nous rejoignons les 19e et 20e Compagnies à hauteur de la forêt de St Paul et là, nous apprenons par nos camarades, que nous revoyons d’ailleurs avec plaisir,  que leur sort n’a pas été meilleur que le nôtre, pendant que nous nous morfondions à la tour de Domèvre.

Ils ont bien cantonné à Cercueil[2] (quel singulier nom !), mais une seule nuit ; le reste du temps, ils ont occupé le bois de St Paul où ils eurent à résister à de furieux assauts. Bertin me dit que, comme à Courbesseaux, il a encore eu la « barraka[3] » et il me raconte un coup de main qu’il a tenté contre une batterie d’artillerie allemande, avec quelques hommes de sa compagnie : la batterie n’a pas été prise … et la plupart de ses hommes y sont restés. Le 6e Bataillon, de son côté, a assez souffert. Deux de ses officiers ont été tués : le Capitaine Houillon et le Lieutenant Michaud. Ce dernier était arrivé avec le dernier renfort et je l’avais aperçu une seule fois, dans la nuit du 4 au 5 septembre alors que nous avions été appelés pour secourir le 269e, attaqué sur ses positions. Dans ce tragique bois de St Paul, renversé d’un coup de baïonnette dans la poitrine, il a été achevé, par terre, avec son propre revolver, par un soldat de la Garde, qui le lui a arraché de ses mains défaillantes. Jolie manière de faire la guerre, que celle qui consiste à tuer les blessés !

On s’est tout de même bien battu par ici, car on rencontre beaucoup de cadavres allemands & français ; ceux-ci, en majorité, sont des coloniaux.

09 13 croquis de guerre Jean Droit

 croquis dessiné par Jean Droit, trouvé dans le carnet de campagne de Lucien Proutaux, daté de 1914, représentant un profil de colonial (coll. pers.) Pour Jean Droit, se reporter aux notes du 28 août 1914.

 Mon camarade Argant est furieux. Le Capitaine Bérault, blessé le 25 août, a rejoint le régiment et, comme il est plus ancien que le père Durand, le Colonel a décidé qu’il remplacerait ce dernier à la tête du Bataillon[4]. Le Capitaine Durand passe à la 19e et, dame, force est à Argant de lui céder son commandement. Il ne le fait pas sans grogner.

Il est également arrivé du dépôt un phénomène en la personne du sous-Lieutenant Boulas. Très gentil garçon, du reste, mais ce qui le rend amusant, c’est le nombre infini de précautions qu’il a prises pour que sa tenue ne diffère en rien de celle des hommes ; tout d’abord, il a remplacé les galons circulaires de sa capote par un tout petit bout de galon d’un centimètre environ qu’il porte sous la manche et d’un côté seulement ; au collet, un seul écusson au Numéro du Régiment et tous ses boutons dorés ont été passés à la teinture diode pour en atténuer l’éclat. Il pense avoir ainsi obtenu le minimum de visibilité possible. Maintenant, la coiffe de son képi est garnie d’une calotte en métal, à l’épreuve des balles de shrapnels, paraît-il, et je ne serais pas autrement surpris que, sous ses vêtements, il porte quelque espèce de cuirasse.

Nous nous remettons en marche et traversons Réméréville que nous dépassons ; nous allons prendre position au Nord-Est de la localité. Il y a un quart d’heure que nous sommes installés quand arrive le Capitaine Bérault ; je le félicite de la prompte guérison de sa blessure et il m’accueille très aimablement.

Les Boches sont loin et nous avons l’impression que notre garde aux tranchées n’est plus très utile. Nous revenons, d’ailleurs, cantonner dans Réméréville, dans ce qui reste de Réméréville, veux-je dire. De cette petite bourgade, il ne subsiste plus que 5 ou 6 maisons à peu près intactes ; toutes les autres ne présentent plus que leurs murs calcinés. Un obus a traversé le clocher qui est percé à jour. Des animaux morts pourrissent sur la chaussée, tandis que d’autres bêtes, encore vivantes, rôdent, affamées. Mes hommes découvrent un couple de vieilles gens qui n’ont pas abandonné les ruines de leur demeure ; les pauvres n’ont pas mangé depuis plusieurs jours et sont restés terrés dans leur cave, avec leur veau. Ils reçoivent en pleurant les vivres que, spontanément, leur offrent nos braves troupiers. Quelle misère !

09 13 Remereville

Les ruines de Réméréville, Illustration provenant de « Réméréville - un village lorrain raconté par ses habitants : août- septembre 1914 » http://www.auburtin.fr/blog/index.php?post/2014/01/14/un-village-lorrain-racont%C3%A9-par-ses-habitants-%3A-ao%C3%BBt-septembre-1914

Le sergent major Chanot m’amène un prisonnier boche qu’il a cueilli, perdu, dans un bois[5]. Ce farouche guerrier n’a rien de terrible à voir. Maigre et chétif, il tremble de tous ses membres quand je lui fais traduire par Poisson[6] que, pour racheter les crimes de ses pareils, il va être pendu par les pieds… En attendant, je lui vois entre les mains, une demi-boule et une boite de singe, cadeaux de mes soldats.

Le Château, ou plutôt les châteaux car il y en a deux (ce ne sont d’ailleurs que d’assez vastes maisons de campagne) par chance ont été un peu épargnés. La popote du Bataillon est installée dans l’un et je loge dans l’autre avec Cotelle[7].

On s’est furieusement battu plusieurs jours autour du village, de nombreux tués en témoignent et l’odeur qu’ils dégagent est épouvantable.

Ainsi que dans le bois de Crévie, on rencontre les mêmes tas d’armes et d’effets. On m’apporte une de ces fameuses baïonnettes à scie dont on a beaucoup parlé ; ces dernières ne sont pas aussi méchantes que se le figure le brave civil de l’arrière auquel les journalistes bourrent le crâne. La scie qui existe au dos de la lame, est destinée simplement à scier les troncs d’arbre, les branches. C’est, du reste, une arme de taille et non d’estoc[8], car elle n’est pas pointue et ne peut s’emmancher au bout d’un fusil. Seuls en sont pourvus les tambours, les ordonnances, etc. Elle a à peu près la même destination que, chez nous, le sabre série Z.

09 13 baïonnette à scie

Baïonnette à scie allemande in http://www.tircollection.com/t18669-les-baionnettes-a-dents-de-scie-allemandes Forum TIR & COLLECTION Armes réglementaires, où il est dit : « Un sujet pas encore vraiment traité : Les baïonnettes à dents de scie allemandes »

Des amoncellements d’obus de 77, enfermés par deux dans des paniers d’osier, des caissons abandonnés, révèlent d’anciens emplacements de batterie, celles-là même qui nous arrosaient si généreusement lorsque nous habitions nos tranchées de Buissoncourt.

Après un réconfortant diner et la garde aux issues installée, nous prenons un repos bien gagné. Que cela semble donc bon de pouvoir dormir sans être inquiété par de continuelles alertes !

En arrivant sur l’emplacement que nous avons occupé quelques heures au N.E. de Réméréville, et comme j’explorais seul les environs, je me suis trouvé tout à coup face à face avec un Lieutenant Colonel d’Infanterie, petit et gros, la poitrine constellée de décorations et portant au collet de sa vareuse le n°286. Je me suis présenté à lui et, à son tour, il m’a dit son nom : Colonel d’Olonne[9]. Nom que je connaissais pour être celui d’un officier ayant accompli différents voyages d’exploration en Asie Centrale. Il commandait un groupement chargé d’une mission spéciale pour laquelle il m’a demandé différents renseignements que je lui ai donné sans trop d’enthousiasme, en raison des propos pas autrement obligeants que, avec sa pointe d’accent méridional, il m’avait tenu sur la renommée, surfaite à son avis, des régiments de l’Est.



[1] Ce lieutenant est cité page 8 dans l’Historique du 226e Régiment d’Infanterie pendant la grande guerre 1914-1918, pour un fait d’armes en 1916 (Imprimerie Berger-Levrault), numérisé http://horizon14-18.eu/wa_files/226_20ri.pdf . Par ailleurs, il s’agit très vraisemblablement de Georges de la Tour du Pin Verclause (1885-1954), auteur d’un livre de souvenirs de la grande guerre, Le Creuset. 1920, Paris: Plon-Nourrit et Cie. Mon hypothèse est considérée comme fort plausible par le spécialiste de la généalogie de la famille de la Tour du Pin, Henri Frébault, http://gw.geneanet.org/frebault?lang=fr;p=georges+antoine+louis+marie;n=de+la+tour+du+pin+verclause (NDLR)

[2] Cf la note du 9 septembre relative au nom de ce village.

[3] Ainsi orthographié par l’auteur (NDLR)

[4]                                                             Etat-Major du régiment le 13 septembre 1914

Lieutenant-Colonel Fernier commandant le Régiment                                       Sous-Lieutenant Sirantoine – Porte-Drapeau

Sous-Lieutenant de Cavalerie de la Tour du Pin – adjoint          Sous-Lieutenant Vidaleau – Mitrailleur (mais il est orthographié Vidalot in                                                                                                                                                                         Organigramme des  régiments page 14)

Lieutenant Lonchamp – officier payeur                                                 

Lieutenant Didillon – officier d’approvisionnement                      Médecin-Major 2e classe Dumas – chef de service

                                                                  Composition du 5e Bataillon à la même date

                                                                             Capitaine Bérault, commandant

                                                                              Médecin Aide-Major Hanns

                 17e Compagnie                                                                                                      18e Compagnie

Sous-Lieutenant Cotel – Commandant                                                     Lieutenant Proutaux – Commandant

Sous-Lieutenant Boulas                                                                                        Sous-Lieutenant de Caladon

                 19e Compagnie                                                                                                      20e Compagnie

Capitaine Durand – Commandant                                                                Lieutenant Bertin – Commandant

Sous-Lieutenant Argant                                                                                        Sous-Lieutenant Goury-du-Roslan                   

[5] Chanot, que j’avais chargé de pousser, avec sa section, une pointe au-delà de Réméréville, s’était aventuré jusque dans Hoéville, village situé au Nord-Est de Réméréville. En me ramenant son prisonnier, il me raconta que, dans une ferme, il avait trouvé un repas tout préparé, la soupe servie, que les Boches avaient dû abandonner sans y toucher, tant leur départ avait été précipité.

Une fois de plus, il se trouve ainsi démontré qu’il y a loin de la coupe aux lèvres. (Note de l’auteur)

[6] Sur Poisson, voir les notes et les illustrations du 5 septembre 1914. (NDLR)

[7] Dans une pièce du rez-de-chaussée du château où est la popote, nous avons découvert le cadavre d’un « fähnrich » imberbe, tué d’une balle dans la poitrine. On sait que, dans l’armée allemande, le gradé appelé « fähnrich » est un élève-officier. (Note de l’auteur)

[8] L’estoc et la taille sont des termes anciens désignant un coup porté respectivement par la pointe et par le tranchant de l'arme. Estoc est également le nom d'une arme blanche destinée uniquement à frapper « d'estoc », avec sa pointe. http://fr.wikipedia.org/wiki/Estoc (NDLR)

[9] En septembre 1928, le Général de Brigade d’Olonne passe au cadre de réserve. (Note de l’auteur)