5 Décembre 1916

C’est fait, le Colonel Welter nous a quittés depuis le 30 Novembre[1]. Avant de partir, il a adressé aux G.V.C.[2] du Secteur, par la voix de la Décision Journalière, un ordre du jour rédigé en termes assez émouvants, ma foi, et dans lequel il leur exprimait son regret de se séparer d’eux alors qu’il espérait qu’on le maintiendrait à leur tête jusqu’à la fin de la Guerre.

Son successeur est un chef de Bataillon –de l’active- du 233e, d’Arras, atteint de multiples blessures et, particulièrement, d’une au bras droit, qui lui enlève à peu près totalement l’usage de ce membre. Haut en couleurs, grand et fort, c’est un assez beau soldat ; il est titulaire de nombreuses et élogieuses citations, paraît-il.

J’ai pris, auprès de lui, mes fonctions d’adjoint car ceux de son prédécesseur sont partis en même temps que ce dernier, l’un chez lui, l’autre, à sa section de Stains. J’ai donc changé de bureau et fais, maintenant, vis-à-vis au Commandant Badel[3] qui, d’ailleurs, est souvent absent, alors que, au contraire, il semble croire que moi, je ne doive jamais m’absenter. En effet, il vient quelquefois le matin, faire une courte apparition, et on ne le voit plus que le soir vers 5 ou 6 heures et alors, il ne se décide plus à partir, ce qui me fait rentrer chez moi à des heures insolites.

Je ne sais si je m’abuse, mais cet excellent commandant me paraît tout à fait disposé à changer totalement les méthodes de commandement auxquelles étaient habitués nos braves G.V.C. et cela pourrait bien nous occasionner des ennuis car il ne faut pas oublier que les G.V.C. sont, ou de vieux pépères R.I.T.[4] ou des S.X. (soldats auxiliaires) n’ayant, pour la plupart, jamais fait de service actif et, avec des soldats de cette trempe, il faut une discipline tout de même un peu plus paternelle et moins rigoureuse qu’avec de jeunes blancs-becs de l’active. Enfin, ne soyons pas pessimiste et espérons que tout s’arrangera.

C’est encore un type un peu extraordinaire que le commandant et qui a eu, lui aussi, son heure de célébrité. En effet, c’est lui qui a été, quelques années avant la Guerre, le héros d’une aventure qui a fait quelque bruit dans les journaux et dont je me souviens très bien.

Il était alors Capitaine et en garnison à Douai, avec le Bataillon du 33e détaché dans cette ville, et son fils y suivait les cours du Collège. Un jour, un professeur mécontent de son élève, ne trouve rien de mieux que de l’affubler d’un bonnet d’âne et de dessiner à la craie sue ses vêtements, des épaulettes à trois galons de capitaine, le tout agrémenté de l’épithète « ordibus ».

On juge de la colère du père en apprenant l’incident ; sans perdre une minute, il va attendre le professeur en question à la porte du collège et, ne lui donnant pas le temps de s’expliquer, il lui inflige une correction à le laisser sur le carreau.

1907 07 26 L'Express du Midi & fait divers

1907 07 27 Est Républicain & fait divers

1907 08 03 Le Courrier du Finistère & fait divers

L’affaire fit grand scandale dans la région et fut portée devant les tribunaux qui, loin de condamner le Capitaine Badel, estimèrent qu’il ne pouvait être inquiété, son geste étant, en somme, légitime et résultant d’une provocation particulièrement odieuse.

Sollicité par les partis d’opposition, le Capitaine Badel avait été, à cette époque, sur le point de quitter l’armée pour se présenter à la députation, ce à quoi il avait, en définitive, renoncé.

C’est lui-même qui m’a raconté cette histoire, car je dois dire qu’il aime un peu faire sa propre apologie. Il est vrai que l’on n’est jamais mieux servi que par soi-même.



[1] Voici les conditions de mise à la retraite du Lieutenant-colonel WELTER (Eugène-Marie-Christian), du 31° Régiment d'infanterie. – Jouissance  du 7 décembre 1916. 4,637 Frs. Sauf déduction des sommes perçues depuis le 7 décembre 1916 sur la pension de 4,350 Frs, concédée par décret du 25 septembre 1907 et que la présente annule. (in http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6336798r/texteBrut ) (NDLR)

[2] G.V.C. : Garde des Voies de Communication (NDLR)

[3] A travers des recoupements, voici sans doute la trace de ce commandant Badel : le 233e régiment d'Infanterie est un régiment d'infanterie constitué en 1914. Il est issu du 33e Régiment d'Infanterie : à la mobilisation, chaque régiment d'active créé un régiment de réserve dont le numéro est le sien plus 200. (Wikipédia)

La situation du 33ème R.I au début 1915 -Organisation du Régiment : Le Chef de Corps au 1er Août 1914 est le Lieutenant-Colonel Jean-Paul Stirn. Il a pour commandant en second le Lieutenant-colonel Grandjean. Le capitaine Badel est son capitaine-adjudant-major (Officier Adjoint). (in http://www.33ri-guerre-14-18.fr/operations-annee-1915/ ) (NDLR)

[4] R.I.T. Régiment d’Infanterie Territorial : pendant la Grande Guerre, le régiment d’infanterie territorial, ou RIT, était une formation militaire composée des hommes âgés de 34 à 49 ans, considérés comme trop âgés et plus assez entraînés pour intégrer un régiment de première ligne d’active ou de réserve. (NDLR)