22 Décembre 1916

Mes craintes n’étaient malheureusement que trop fondées quand j’augurais mal des intentions du Commandant en ce qui concerne le commandement du secteur. Notre nouveau chef veut traiter son service comme il le ferait d’un régiment actif et je crois bien qu’il fait fausse route. Des murmures commencent à se faire entendre… Il est vrai que ces murmures sont peut-être quelque peu justifiés. Ainsi, le commandant Badel ne s’est-il pas imaginé d’exiger que tous les hommes aient les boutons de leurs vêtements cousus la flamme en l’air… Il veut également que le cuir de leurs équipements qui n’ont pas été astiqués depuis plus de deux ans, soient passés à la cire et brillent comme les miens lorsque, jeune soldat, je défilais la parade pour prendre la garde ! Il m’a fallu me pourvoir sans retard, de ce précieux ingrédient pour en distribuer à toutes les sections. Il s’est aperçu aussi que les G.V.C.[1] portaient des numéros différents, ou pas de numéro du tout, au collet de leur capote ou veste ; daredare, il a décrété que tous devraient porter des grenades rouges et, bien entendu, je suis là pour écoper d’une nouvelle corvée. En effet, l’Intendance s’est déclarée incapable de me fournir cet attribut ; tout au plus ai-je pu me procurer quelques matrices avec lesquelles on découpe des grenades dans du drap rouge. Ce qui fait que, depuis huit jours, au Bastion, une équipe de 4 hommes est uniquement occupée, du matin au soir, à frapper à tour de bras sur les matrices en question, pour découper les 25 ou 30000 grenades qui me sont nécessaires pour pourvoir à tout le secteur.

 

                                12 22 bouton la flamme en l'air                                                 12 22 grenade rouge

"exiger que tous les hommes aient les boutons de leurs vêtements cousus la flamme en l'air"      "tous devraient porter des grenades rouges"                                              

En dehors de cela, dans ses inspections des différents postes, le Commandant a eu, à l’égard des hommes, desquels il veut obtenir une correction et une attitude de jeunes soldats, des écarts de langage regrettables et le pire, c’est que les officiers eux-mêmes, commencent à se montrer indisposés de ces exigences qui bouleversent leurs petites habitudes et ils sont les premiers, maintenant, à faire preuve d’indiscipline.

Le mouvement a, à sa tête, le plus ancien capitaine du Secteur, un certain capitaine L…, personnage assez prétentieux, très infatué de lui, mais plutôt nul, je crois, au point de vue militaire, ce qui n’est sûrement pas son avis, j’en suis persuadé.

Les hostilités, qui ne se font encore sentir que d’une façon sourde et indirecte, sont maintenant, virtuellement commencées et se manifestent, pour le moment, par des entrefilets fielleux qui trouvent asile dans les colonnes de certains journaux. Ainsi, « L’Œuvre » a rapporté l’affaire des boutons aux grenades en l’air en posant la question : « Est-il exact que le commandant du Secteur A du Service de G.V.C., exige que … ? » Une autre feuille du même acabit a reproduit des propos orduriers que le commandant avait tenus à quelques hommes dans un poste de je ne sais plus quelle section, lors d’une de ses inspections.

Tout cela finira certainement mal avant longtemps.



[1] G.V.C. : Garde des Voies de Communication (NDLR)