10 Février 1917

Le Capitaine L.[1], dont j’ai eu l’occasion de parler ces temps derniers, vient de recevoir la juste récompense de ses bons et loyaux services…

Il est, en effet, renvoyé dans ses pénates, où il pourra se livrer tout entier à sa chère peinture, car j’ai oublié de signaler que c’est, à ce qu’on dit, un peintre distingué. Ses petites espérances auront été déçues ; il n’aura, ni reçu une quatrième ficelle[2], ni obtenu d’être maintenu comme indispensable et le ruban de sa croix, qui lui a été remise avant la Guerre, ne sera pas agrémenté de la rosette tant désirée… Pauvre homme !

Le moment est peut-être venu de parler de quelques-uns de mes camarades du secteur.

Celui, à coup sûr, auquel je porte le plus d’intérêt est le sous-lieutenant Riegger qui, depuis le départ du Capitaine L., dont il n’était jusqu’ici que l’adjoint, commande la Section T de Villeneuve-Saint-Georges. Riegger, blessé à peu près à la même époque que moi, est amputé du bras gauche ; il est le seul officier du secteur, en dehors de moi, qui soit un ancien combattant.

Ce pauvre garçon, qui n’est sous-lieutenant qu’à titre temporaire, ne peut arriver, sous prétexte qu’il est désormais inapte à faire campagne, à se faire titulariser dans son grade, ce qui lui permettrait d’obtenir automatiquement son deuxième galon. Aussi, je me propose de profiter de ma présence auprès du commandant du secteur pour veiller à ce que les demandes qu’il adresse aux autorités supérieures pour attirer l’attention sur son cas, soient appuyées de la façon la plus chaleureuse.

Le Lieutenant Dorléans également me témoigne beaucoup de sympathie. Ce n’est pas un ancien combattant celui-là et les fonctions qu’il a remplies autrefois ne l’ont guère préparé à commander une section du G.V.C.[3] ; il a été pendant très longtemps, en effet, le maître d’armes de l’Ecole de Guerre. Il a toujours un air solennel, ce que j’attribue au quart de siècle qu’il a passé dans les salles d’armes (Honneur aux Dames – A vous par obéissance – etc.). Nous sommes fort bons camarades ; par exemple, il y a peu d’officiers dans le secteur qui puissent le sentir, je ne sais pas pourquoi, d’ailleurs ; ses hommes également ne l’aiment guère car il est très dur dans son commandement et a la main lourde.

Pour mémoire je cite en passant –non pas à cause du penchant que j’éprouve pour lui, car je n’en éprouve aucun- le lieutenant-trésorier Martinon, qui n’est aimé, je crois bien, que par lui-même. C’est un ancien adjudant de cavalerie qui arbore des tenues de hussard dernier cri et des bottes d’aviateur se laçant jusqu’au genou. Il n’est plus jeune par exemple : 56 ans ! et l’heure de la retraite pourrait bien sonner pour lui un de ces jours. Oh, qu’il en serait vexé ! Il a la médaille militaire –gagnée à l’ancienneté- et est chevalier du Nicham Iftikar[4], décoration dont le ruban est vert liseré de rouge, ce qui fait qu’il ne porte jamais ses décorations, mais simplement deux très minces rubans, donnant ainsi, aux profanes, l’illusion qu’il est détenteur de la Médaille Militaire et de la Croix de Guerre gagnées au front, alors qu’il n’a jamais dépassé Villeneuve-Saint-Georges. Envieux et jaloux, comme tous les médiocres, il enrage de n’être pas encore décoré malgré ses très nombreuses annuités.

Ces quelques portraits esquissés à grands traits me remémorent une facétie dont le Colonel Welter a été l’auteur, peu de temps avant son départ. Vers l’automne de l’année dernière, on a demandé dans les différents corps et services du G.M.P[5], de désigner un certain nombre d’officiers, du grade de Lieutenant ou de Sous-lieutenant, susceptibles de pouvoir suivre avec fruit les cours du Centre Régional d’Instruction Physique de Joinville ; or le Colonel Welter qui, sous son aspect grognon et désagréable, cachait certainement un ironiste, n’a rien trouvé de mieux que de désigner les deux lieutenants les plus âgés du secteur : Monsieur Azéma, 71 ans, ancien combattant  de 1870 et que sa décrépitude physique avait réduit à l’état de véritable ruine ; le second, le lieutenant Petiteau, peut-être un peu moins invalide, avait, cependant, 64 ans ! Inutile de dire que les deux candidats n’ont pas eu besoin de se présenter deux fois à l’Ecole de Gymnastique, une a largement suffi et, aussitôt, on les a très vivement remerciés de leur bonne volonté qui ne trouverait pas son emploi dans ce lieu. Peu de temps après, ces deux Messieurs ont fait partie de la charrette qui, en reconduisant le Colonel chez lui, les a, par la même occasion, délicatement déposés chez eux.

 

Julien Le Blant Le restaurant cour de la gare 1917

Ci-dessus: Le restaurant - cour de la gare de l'Est, par Julien Le Blant (1917)

http://www.dessins1418.fr/wordpress/les-croquis/la-gare-l-est-par-julien-le-blant/

Dans mes recherches pour découvrir qui se cache derrière le Capitaine L., je me suis attaché à la figure du peintre Julien Le Blant (1851-1936). Il ne s’agit pas du Capitaine L., mais Lucien Proutaux aurait pu le rencontrer également dans les environs de la gare de l’Est, où étaient implantés les services des G.V.C.

Le peintre Julien Le Blant a 63 ans lors de la déclaration de guerre. C’est à Paris dans le quartier de la gare de l’Est en pleine effervescence qu’il dessine de quelques coups de crayons ces poilus discutant, jouant, marchandant et faisant la queue à la cantine installée dans les locaux de la gare. . Cet artiste, reconnu comme peintre spécialiste des guerres de Vendée dans les années 1880, a réalisé plus de 500 dessins, gravures et aquarelles de poilus ignorés à ce jour. Il nous laisse une œuvre humaniste où l'on rencontre les soldats en permission dans toute leur réalité, éloignée des images de propagande. Ces poilus épuisés physiquement et moralement , errant aux alentours de la Gare de l'Est, Julien Le Blant les a rencontrés, observés avant de les croquer. Très souvent il a noté leur nom, leur provenance et leur métier. Rares sont les artistes qui ont essayé de montrer que la guerre ne couchait pas des pièces numérotées sur un jeu d'échecs, mais des êtres humains. C'est sans doute pour cette raison que son œuvre a passé inaperçu à cette époque et qu'un siècle après il est urgent de la redécouvrir.

(in http://www.leblant.com/index.php?option=com_content&view=article&id=2&Itemid=8 )

ci-dessous: les Territoriaux, par Julien Le Blant, 1917, gare d'l'Est

 

Julien Le Blant Les territoriaux

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

http://www.dessins1418.fr/wordpress/les-croquis/la-gare-l-est-par-julien-le-blant/)

[1] j'ai une hypothèse concernant l'identité de ce fameux Capitaine L., mais il me reste à trouver la preuve tangible de celle-ci, à savoir, un officier, artiste-peintre de profession, né en 1853 et mis définitivement à la retraite (militaire) en 1917, dont l'initiale est L (NDLR).

[2] Argot militaire, pour galon (NDLR)

[3] G.V.C. : Garde des Voies de Communication (NDLR)

[4] En réalité orthographié Nichan Iftikhar, du turc İftihar Nişanı (Ordre de la Fierté), c’est un ancien ordre honorifique tunisien souhaité entre 1835 et 1837 par Moustapha Bey et réellement formalisé par Ahmed Ier Bey, alors bey de Tunis. Ce premier ordre tunisien de par sa date de création, est attribué pour récompenser des services civils et militaires aussi bien aux ressortissants tunisiens qu'étrangers. Il est décerné jusqu'à l'abolition de la monarchie husseinite le 25 juillet 1957. In Wikipédia (NDLR)

[5] G.M.P. : Gouvernement Militaire de Paris (NDLR)