Mars 1917

Pauvre secteur, il n’a réellement pas de chance! Que nous sommes donc loin de la méthode qu’avait voulu instaurer le commandant Badel et qui avait soulevé tant de protestations ! Ce dernier ne parlait que de prison et de cellule, le commandant Doussaud[1], lui, ne veut pas en entendre parler et sa manière de commander est vraiment particulière : il commande en ne commandant pas ! Et il a une façon tout à fait à lui de mâter les fortes têtes. Il y a quelques jours, le chef d’une section avait puni de prison, pour une faute grave, un mauvais soldat. Le commandant a fait aussitôt appeler le délinquant, une espèce d’apache sortant de je ne sais quel bas fond, l’a emmené dans un couloir et là, après avoir retiré sa veste, il lui a dit : « Maintenant, à nous deux ! Comment, tu te permets de faire telle chose ? Tu vois, je n’ai plus de galons, tape si tu l’oses ! » et, en même temps,, il lui allonge une bourrade et le colle contre le mur. L’autre, par un restant de discipline, n’a pas osé répondre, mais l’aurait-il fait que le commandant n’aurait eu que ce qu’il méritait. Le type, après cette algarade, est parti avec sa punition levée et tout prêt, pour le même prix, à retomber dans le même péché à la première occasion… Cette nouvelle méthode de commandement est vraiment abracadabrante  et elle n’a pas tardé à porter ses fruits car l’indiscipline et l’anarchie règnent en maîtresses dans le secteur. Sera-t-il dit que l’on ne trouvera pas, pour mettre à la tête de ce malheureux service, un homme pondéré, au jugement sain, qui saura conserver un juste milieu entre la trop grande sévérité de l’un et le laisser-aller et le je-m’en-fichisme de l’autre ?

Avec cela, depuis l’arrivée du nouveau chef, fleurissent à plaisir les mœurs parlementaires de piston et de faveur. Le courrier quotidien ne contient que lettres recommandant tel ou tel individu et, remarque curieuse, ce sont surtout les auxiliaires, qui composent en partie l’effectif du secteur, qui sont l’objet de ces interventions. Les vieux pépères R.A .T.[2] ont été soldats, eux, et ne songent pas à solliciter quoi que ce soit ; seuls les demi-soldats, les moitiés ratés, de l’auxiliaire, ont toujours quelque chose à demander, une permission exceptionnelle, une mutation pour convenance personnelle, une affectation à un poste à proximité de Paris, etc.

Ce service de garde des voies et communications est-il, d’ailleurs, bien utile ? Peut-être a-t-il eu sa raison d’être pendant les premières semaines de la guerre, mais, maintenant, … Les forces policières ne doivent-elles pas suffire à assurer cette surveillance à laquelle sont employés des milliers d’hommes qui pourraient certainement être occupés plus profitablement ailleurs, soit aux Armées, soit chez eux.

Pas un mauvais homme que le commandant Doussaud. Mais combien fumiste ! Ah, qu’on voit bien qu’il a passé par le Palais-Bourbon et qu’il a, ma foi, grande envie d’y retourner !

Il ne s’intéresse en aucune façon aux choses du service dont il est le chef, ne cherche pas à connaître et, par cela même, à apprécier ses subordonnés, ses gradés. Au point de vue militaire, d’ailleurs, d’une nullité notoire ; toutefois, quoiqu’étant incapable, en raison de son insuffisance et de son peu de désir de s’instruire, de prendre lui-même une décision raisonnée et devant s’en rapporter complètement à ses sous-ordres, il ne lui viendrait jamais à l’esprit, en cas d’accroc, de couvrir ceux-ci et il n’hésiterait pas, au besoin, à les sacrifier tous en bloc pour lâcher du lest, s’il avait la certitude de ne pas être personnellement inquiété. Avec cela, plein de confiance en lui et s’estimant capable d’assumer toutes les responsabilités, même pour les choses qui lui sont tout-à-fait étrangères. Ainsi, il y a quelque temps, il était appelé auprès du Général commandant le Département de la Seine pour discuter et justifier un certain nombre de propositions pour l’avancement (dans le secteur, les promotions, depuis la 1ère classe jusqu’au grade d’adjudant inclus, sont faites par le Général commandant le Département de la Seine). Sans connaître un seul des candidats proposés, sans être aucunement au courant des besoins du secteur, il allait allègrement se rendre seul à l’invitation quand je lui ai suggéré qu’il ne serait peut-être pas inutile que je l’accompagne. Il a accepté, mais j’ai très bien senti qu’il se serait volontiers passé de mes services. Bien m’en a pris du reste, car le commandant Dumolin, le chef d’Etat-Major du Général, s’est montré satisfait de ma présence qui lui a permis de discuter les propositions en suspens avec quelqu’un possédant la question à fond. Il savait très bien d’ailleurs, que j’étais le seul de ses deux visiteurs, susceptible de pouvoir prendre part au débat en connaissance de cause, puisque j’avais moi-même élaboré ce fameux état d’avancement… Pendant que nous travaillions, le commandant Dumolin et moi, le commandant Doussaud, assis dans un fauteuil, tirait d’énormes bouffées de fumée de son cigare, se contentant de prendre de temps en temps part à la conversation en lançant une réflexion saugrenue et ne se rapportant que de très loin au sujet que nous traitions. Il en est à peu près de tout ainsi…

Depuis quelques jours, notre service a déménagé. Nous avons abandonné la Gare de l’Est pour nous installer rue d’Alsace, dans un immeuble appartenant à la Compagnie des Chemins de fer de l’Est.

Ce transfert avait été demandé par le Colonel Welter qui estimait insuffisants les locaux que nous occupions dans la gare. Après de nombreuses tergiversations, rapports sur rapports, l’autorisation de nous transporter rue d’Alsace est enfin arrivée et, maintenant, c’est chose faite.

Pour des raisons que je n’ai pas pu très clairement définir, le commandant a profité de ce changement pour s’adjuger un bureau à lui seul (je me demande pourquoi, par exemple, puisqu’il n’est jamais là !) et m’a relégué à celui de l’habillement, ce qui m’est du reste très indifférent car j’ai bien l’intention de ne pas moisir ici et de saisir la première occasion qui me sera offerte de décamper ailleurs. Je soupçonne fort mon excellent (?) camarade le Trésorier, d’avoir intrigué et agi en sous-main pour me supplanter auprès de notre chef ; mon opinion est faite à ce sujet et je sais à peu près à quoi m’en tenir sur les motifs qui font que le commandant, qui, cependant, affecte de ne jurer que par les combattants et de réprouver hautement ceux qui, tranquillement, sont restés à l’abri, semble se prêter aux manœuvres rien moins que nobles de mon bien peu sympathique collègue…

C’est extraordinaire le nombre considérable de visites féminines que reçoit notre chef ! Mais, fait tout-à-fait curieux, quoiqu’il soit marié, nous n’avons pas encore vu sa femme venir le voir… Il me fait le très grand honneur, lorsque le hasard me fait assister à une de ces visites, de me présenter, non comme son adjoint ou son collaborateur, mais comme son ami ! J’en suis vivement flatté, mais ne puis m’empêcher de me dire, en mon for intérieur, que le secteur a bigrement changé depuis le départ du Colonel Welter !

J’ai omis de signaler une petite particularité que j’avais remarquée lors de mon arrivée au secteur et qui m’a bien fait rire. En m’installant dans mon bureau, à la place du Lieutenant Carrangeot[3], j’aperçois, pendu au mur et à portée de ma main, un instrument bizarre que, après examen, j’ai reconnu pour être un masque à gaz ; m’étant informé auprès des secrétaires, j’ai alors appris qu’il s’agissait là d’une précaution prise par mon prédécesseur dans le cas où des Zeppelins ou des avions boches laisseraient tomber des bombes à gaz asphyxiants ! C’est une chose à laquelle je n’aurais jamais pensé et ce brave Carrangeot était un type vraiment prévoyant…

1917 03 03 3861 chevaux & masques à gaz Masques à gaz pour hommes et chevaux (Illustration 3861, coll. pers.)

1917 03 Masques à gaz Ill 3771 du 12 juin 1915 Masques à gaz (Illustration 3771, coll. pers.)

1917 03 masque à gaz Masque à gaz (https://fr.pinterest.com/pin/360710251379966206/)



[1] Cf la note du 10 février 1917 relative au commandant Marc Doussaud. NDLR

[2] R.A.T. : Réserve de l’Armée Territoriale NDLR

[3]  Lieutenant Carrangeot : voir le 27 juin 1916 NDLR