Mai 1917

La vie continue pour nous, toujours aussi calme et aussi terne. Elle est plus mouvementée, par exemple, pour nos pauvres camarades de l’avant et ces deux derniers mois, nous avons anxieusement suivi, le Commandant Doussaud et moi, sur les cartes dont j’ai tapissé deux panneaux de son bureau, les progrès de l’offensive qui s’est déclenchée le 16 avril et s’est poursuivie pendant les premiers jours de ce mois-ci. Hélas ! cette offensive semble terminée à l’heure qu’il est et nous n’avons pas encore réussi à faire la percée tant désirée ! Combien de milliers et de milliers de jeunes hommes et d’hommes jeunes ont encore sombré dans la tourmente et combien en tombera-t-il encore, surtout après les douloureux et désastreux événements de Russie ! L’abandon de nos alliés de la première heure va indiscutablement avoir une répercussion considérable sur la durée de cet affolant carnage…

1917 05 le café de la paix sur les boulevards le Café de la Paix sur les boulevards

Un de ces derniers soirs, en faisant un tour de promenade sur les Boulevards, avant de rentrer à la maison, mes yeux se sont croisés avec ceux d’un colonel qui s’installait à la terrasse du Café de la Paix et, en même temps que lui me remettait, sans se souvenir immédiatement de l’endroit où il m’avait vu, je reconnaissais en lui le commandant Biesse[1], le premier chef du 5e Bataillon du 226e, que nous avions conservé si peu de temps au début de la campagne et dont j’ai parlé plus haut. Je me suis avancé et, alors il m’a tout à fait remis, se souvenant même de mon nom quoiqu’en l’écorchant un peu ; il m’a aussitôt invité à prendre place à sa table, ce que j’ai accepté avec plaisir car j’étais très heureux de le revoir. Je l’ai félicité de son avancement rapide et il m’a appris qu’il dirigeait en ce moment le 1er Bureau du G.Q.G.[2] après avoir commandé pendant quelques mois le 153e. Nous avons ensuite évoqué les camarades communs du 226e, disparus depuis si longtemps déjà et c’est par lui que j’ai su que le Grand Quartier Général avait quitté Chantilly pour s’installer à Compiègne après être resté quelques semaines à Beauvais. Il s’est informé avec beaucoup d’intérêt de ma blessure et m’a dit que, si j’avais besoin de quelque chose, si je désirais une affectation dans un service quelconque aux Armées, de ne pas craindre de m’adresser à lui. Je lui ai alors observé que, ne m’ayant eu, en somme, que quelques jours sous ses ordres, il me connaissait à peine. « Cela ne fait rien, m’a-t-il répliqué, je n’oublie jamais mes officiers, et particulièrement ceux sur lesquels je sais qu’on peut compter ; aussi, n’hésitez pas à m’écrire, si je peux vous être utile. » Comme je lui disais combien était insipide le service auquel j’étais affecté à Paris et à quel point je me trouvais inutile alors que je croyais pouvoir rendre encore des services ailleurs, il m’a énuméré un certain nombre d’emplois dans lesquels je pourrais être utilisé aux Armées. Je l’ai, c’est inutile de le dire, chaleureusement remercié de son amicale, et je dirais même, affectueuse obligeance et je me propose fermement de lui écrire un de ces jours pour lui exposer mes désidérata[3] et lui demander de me faire caser quelque part où l’on respirera un air un peu plus pur que celui de l’arrière !

Camille Biesse

Le printemps 1917 sur les Boulevards (Illustration du 26 mai 1917, dessin de José SIMONT (1875-1968), coll. pers.)

1917 04 le lilas J    1917 04 Illustr 26 mai 1917 lilas



[1] Sur le commandant Biesse, voir les journées des 4, 5, 7 et 8 août 1914. (NDLR)

[2] G.Q.G. : Grand Quartier Général, structure assurant le commandement de l’ensemble du corps de bataille français, d’août 1914 jusqu’à 1919. (NDLR)

[3] Orthographié sans s par le Capitaine car mot latin pluriel ; la réforme de l’orthographe autorise à présent désidératas. (NDLR)