Juillet 1917

Je viens de me décider à écrire au Colonel Biesse pour lui demander de me trouver une affectation aux Armées. Il y avait un certain temps que, après avoir mûrement réfléchi, je voulais le faire, mais ma détermination s’était trouvée retardée toujours par ma maudite blessure qui a éprouvé le besoin de se rouvrir il y a quelques jours. Mais comme elle semble en bonne voie de cicatrisation, je me suis décidé et le sort en est jeté, maintenant ! Il est très certain, d’ailleurs, que les choses ne vont pas se faire du jour au lendemain et le délai que j’ai devant moi, permettra à ma jambe de se refermer. Bien entendu, je n’ai pas soufflé mot au Commandant, ni à âme qui vive du secteur, de mes intentions.

Il est, du reste, temps de partir, je crois, car, à mon avis, ce secteur n’en a plus pour bien longtemps à exister. On est, en ce moment, tout à la compression intensive des corps et services de l’intérieur et nous venons d’avoir la visite d’un général (un divisionnaire avec galon argenté de Commandant de Corps) qui a inspecté à fond notre service, notant soigneusement toutes les suppressions d’emploi susceptibles d’être faites et les diminutions que l’on pourrait apporter au service à fournir, de façon à réduire d’autant, l’effectif du secteur. Le commandant[1] étant en permission, et le capitaine Valentin, chef de la section de St Denis, qui le remplace momentanément, n’étant au courant d’aucun des détails de l’organisation du secteur, c’est à moi qu’a incombé le soin de piloter le général, de l’accompagner partout et de lui donner tous renseignements utiles pour l’établissement de son rapport.

Aïe ! Je crains bien que ce rapport ne soit fatal à ce pauvre secteur et qu’il ne soit la cause de pleurs et de grincements de dents chez certaines gens que je connais bien…

Les G.V.C., un service encore utile en 1917? A quoi servaient les réservistes de la territoriale affectés aux G.V.C. ? http://www.1418effroyableboucherie.fr/recherche.php

GVC2 il s'agit sur cette carte postale d'une légende de propagande, en fait ces hommes sont des réservistes de la territoriale affectés à la garde des voies de communication (GVC), et leurs tenues, comportant pour certains des effets civils, suggère une affectation pas trop près du front, aucune chance qu'il reviennent d'une charge à la baïonnette, la même photo existe avec une variante de légende ("retour dans les tranchées"), voir cet article pour une analyse plus complète de cette même photo et quelques autres :  http://gvc.14-18.pagesperso-orange.fr/Regards/Regards01Propagande.html

 

GVC1  nous avons affaire ici à un groupe de gardes des voies de communication (GVC) ayant posé pour plusieurs photographies de ce type (charge le long d'une voie ferrée, défense derrière un mur, barricade sur la route...) la série de ces photos commentée est visible sur cet article : http://gvc.14-18.pagesperso-orange.fr/Regards/Regards01Propagande.html

J’ai omis de signaler que, par une coïncidence assez curieuse, le Commandant Doussaud, mon chef actuel, est le cousin germain du mari de Madame Boverie[2], l’infirmière-major de l’Hôpital de Creil, dont j’ai eu l’occasion de parler lors de mon séjour dans cette dernière ville.

1919 09 30 Mme Bovery JJournal Officiel du 30 septembre 1919: "Mme Boverie (Jeanne-Françoise-Joséphine), née Allary, à Creil: infirmière-major très méritante, a prodigué ses soins aux blessés et aux malades, du 4 octobre 1914 à ce jour, à l'Il.O.E 16 à Creil, exposé à de fréquents bombardements par avions, s'est particulièrement bien comportée au moment de l'entrée des Allemands dans cette ville."

Fait particulier et un peu grotesque, à relater également : trois fois par mois, notre sympathique trésorier se rend au Ministère des Finances pour percevoir la solde des officiers et hommes de troupe du secteur. Mais, pour bien attirer l’attention des gens en quête d’un mauvais coup à faire, notre important personnage a la précaution de faire asseoir à côté du chauffeur, un planton ostensiblement armé d’un revolver. De la sorte, tout le monde est bien prévenu que la voiture transporte un trésor…

L’occasion ne m’est jamais venue, non plus, de parler du médecin du secteur, un médecin à 4 galons, je vous prie, le Dr Keller qui, du reste, est un fort brave homme, mais qui a une marotte, c’est de vacciner à tour de bras contre la fièvre typhoïde. Et il va partout répétant que c’est lui qui a pratiqué le plus grand nombre de vaccinations de ce genre et il ne manque jamais de signaler cette particularité, en la faisant suivre du nombre d’opérations pratiquées, lorsqu’il a un rapport quelconque à fournir, même si ce rapport est complètement étranger à la question.

Il a un grand chagrin aussi, c’est de ne pas être en possession du ruban rouge… Il  a été dans la Zone des Armées (oh ! rassurez-vous, il n’a pas dépassé Châlons sur Marne) et quand on l’a renvoyé à l’intérieur, on lui a donné à choisir entre un quatrième galon et la croix ; il a opté pour le galon, se disant sans doute comme le grognard de Napoléon : « La croix, j’aurai toujours le temps de la gagner » mais les promotions se succèdent, son nom n’y figure toujours pas et mon bon docteur doit se contenter d’arborer sur sa vareuse, de modestes palmes académiques.



[1] Il s’agit du commandant Marc Doussaud, décrit précédemment (NDLR)

[2] Sur Madame Boverie, voir les journées du 8 et du 22 octobre 1914. (NDLR)