10 Octobre 1907

Il y a une dizaine de jours que j’assure le commandement de la Section T.

Je n’ai pas encore envisagé l’éventualité de m’installer à Villeneuve-St-Georges et, jusqu’ici, je me suis contenté d’y venir tous les jours, après le déjeuner, sauf le dimanche.

J’ai commencé,  avec l’adjudant qui m’est adjoint – un brave garçon, intelligent, et qui connaît parfaitement le service de la section – la visite de tous mes postes. Ces postes sont au nombre de 9 et s’échelonnent sur la grande ligne de P.L.M. entre Villeneuve-Triage et Combs-la-Ville, sauf, cependant, le poste n°1 qui est cantonné à Charenton et Alfortville et assure la surveillance d’un ouvrage sur le canal de la Marne, et de l’usine électrique de l’ « Est-Lumière » à Alfortville.

Villeneuve-triage Premier poste des G.V.C au départ de Villeneuve.

usine d'électricité Cie Est-Lumière Alfortville 

Usine électrique Cie Est-Lumière Alfortville. Photographie (Christian Descamps) tirée de l’ouvrage Architectures d’Usines en Val-de-Marne -1822-1939-, Cahiers de l’inventaire (Inventaire général des monuments et des richesses artistiques de la France) par Olivier Cinqualbre.

Le centre de la section, ou, en d’autres termes, le bureau du Chef de Section, est installé au château Beauregard à Villeneuve. Ce château a servi autrefois de mairie et est perché à quelques centaines de mètres de la gare, sur un coteau assez escarpé qu’il m’est un peu pénible d’escalader. Par exemple, lorsque l’ascension est terminée, on est bien récompensé de sa peine car, en faisant demi-tour, on a un coup d’œil magnifique sur la vallée de la Seine que l’on découvre sur une étendue considérable. Dommage que j’arrive ici au seuil de la mauvaise saison. Le temps est gris, il pleut et il fait humide et froid, ce qui retire beaucoup de charme à mon séjour dans ces lieux. Au mois de mai, la promenade eut été autrement agréable !

château Beauregard Villeneuve st Georges 

Château Beauregard Villeneuve Saint Georges http://www.yerres-nostalgie.com/img/Alentours/HdVEglVSG.htm

J’ai un effectif de 150 à 180 hommes sous mes ordres, mais, sur ce nombre, 50 sont détachés à la D.C.A. (Défense Contre Aéronefs[1]) et ne comptent qu’administrativement à la section ; je n’ai pas à m’occuper de leur service particulier.

Il a été organisé dans l’intérieur de la section, une coopérative qui, d’après ce que j’ai pu en juger, par les livres qui sont admirablement tenus, fonctionne fort bien. Elle approvisionne les popotes des différents postes, à des conditions tout-à-fait avantageuses, achetant elle-même toutes les denrées aux Halles Centrales à Paris. Il faut dire que les G.V.C. perçoivent une indemnité fixe et unique qui est de 2 francs 50 par jour[2]. Ils mettent cette indemnité en commun et chaque poste vit en popote qu’il administre lui-même ; on peut ainsi faire la comparaison entre les postes débrouillards et ceux qui ne le sont pas : dans les uns, on est fort bien nourri, dans les autres, on claque du bec et cela avec la même mise de fonds.

Les G.V.C. sont, pour la plupart, cantonnés dans des villas inhabitées ou dans des édifices communaux désaffectés ; quelques uns, entre autres, ceux de la gare de Villeneuve-Triage, sont logés dans des wagons entre les voies.

Je n’ai pas encore terminé la reconnaissance de tous les postes, reconnaissance que je fais, d’ailleurs, à petite allure et sans trop me fatiguer. Jusqu’ici, rien de bien sensationnel ne s’est passé dans la section ; toutefois,  au cours d’une de mes visites, j’ai surpris une de mes sentinelles, postée sur les bords de l’Yerres, sous un pont du chemin de fer qui, en cet endroit,   traverse ce petit affluent de la Seine, les mains dans les poches, la cigarette aux lèvres et son fusil appuyé le long d’un mur. Avec l’adjudant, nous nous sommes approchés sans bruit et avons subtilisé l’arme.  Je laisse à penser la surprise et la frayeur du délinquant lorsque je lui ai demandé si c’était ainsi qu’il comptait assurer sa surveillance. Le malheureux tremblait de tous ses membres et n’a été un peu rassuré que lorsque, après une semonce énergique, je lui ai dit que, pour cette fois, je consentais à fermer les yeux, mais qu’en cas de récidive, je serais impitoyable.

pont de chemin de fer et pont sur l'Yerres Villeneuve st Georges

 "... j'ai surpris une de mes sentinelles, postée sur les bords de l'Yerres, sous un pont du chemin de fer..."


[2] Note de l’auteur : L’indemnité en question s’élève :

-           à 2 fr 50 par jour pour les caporaux et soldats,

-           à 4fr pour les caporaux-fourreurs et sous-officiers autres que les adjudants,

-           à 5fr pour les adjudants.

A cette indemnité est venue s’ajouter, récemment, une haute-paye de guerre (NDLR : cf http://pages14-18.mesdiscussions.net/pages1418/forum-pages-histoire/haute-paye-sujet_1093_1.htm ). Certains sous-officiers, le plus grand nombre, je pense, qui, avec leurs années de service actif, ont réuni les 5 ans de services effectifs nécessaires pour cela, perçoivent une solde mensuelle. D’autres, qui seraient en état de percevoir cette solde mensuelle, ont préféré opter pour la solde journalière : ce sont eux qui sont fonctionnaires dans la vie civile, car, par une anomalie assez bizarre, la solde journalière cumule avec leur traitement civil qu’ils continuent à toucher, alors que la solde mensuelle ne cumule pas ; ce qui fait qu’ils ont tous opté pour la solution la plus avantageuse naturellement.