19 Novembre 1917

Depuis deux jours, je fais l’apprentissage de mon nouveau métier et cet apprentissage consiste à accompagner l’officier de service pour me familiariser avec tous les détails des fonctions que je suis appelé à remplir seul incessamment ; ces dernières ne me semblent pas, d’ailleurs, d’un intérêt particulièrement palpitant et consistent principalement, d’après ce que j’ai pu voir jusqu’ici, à faire un peu le gendarme dans la gare et à renseigner le mieux possible, les militaires isolés, permissionnaires, etc. et les détachements passant par la Régulatrice[1]. Je ne serai livré à mes propres moyens que dans quelques jours, m’a-t-on assuré.

11 19 transports de troupes officiers et soldats montant dans leurs wagons respectifs 

transport de troupes,officiers et soldats montant dans leurs wagons respectifs (coll. pers. L'Illustration n°3792)

Avec les notions que je possédais déjà sur une gare régulatrice, et ce que j’ai appris depuis mon arrivée, je puis me faire une idée, maintenant, du rôle de cet important organisme du service des chemins de fer et du ravitaillement.

En principe, chaque armée est desservie par au moins une gare régulatrice qui dispose d’une grande ligne de communication – Creil en particulier, ravitaille la IIIème Armée, dont le chef est le Général Humbert[2] et dont le Q.G se trouve à Noyon, et exploite un important tronçon de la grande ligne de Paris à Calais[3].

11 19 Général Georges-Louis Humbert  11 19 Général Humbert portrait

portraits du Général Georges-Louis Humbert (1862-1921)

A la tête de la Régulatrice  se trouve placé un officier supérieur, en général de l’active, breveté d’Etat-Major ; un agent supérieur des Chemins de fer, technicien, lui est adjoint et il est secondé par une commission régulatrice[4] comprenant un nombre variable d’officiers.

La régulatrice ravitaille en vivres et munitions toutes les divisions de l’Armée qu’elle dessert et, dans sa composition, on retrouve, en petit, tous les éléments d’une Armée.

Elle a, en effet, une sous-intendance, un médecin régulateur et un H.O.E (Hôpital d’Evacuation), une R.P.S. (Réserve de Personnel Sanitaire d’Armée), une R.M.S. ( Réserve de Matériel Sanitaire), une réserve de matériel d’Artillerie, du Génie, d’Aviation, etc.et tous ces services et réserves, placés sous les ordres du Commissaire Régulateur, sont destinés à répondre aux besoins immédiats de l’Armée (Elle possède également une maréchaussée et le chef de cette maréchaussée est un capitaine de gendarmerie appelé Demange. Le Capitaine Demange est très gentil et nous faisons souvent d’assez longues causettes ensemble. A la mobilisation, il était à Quimper et il connait très bien mon vieux camarade, le Commandant Maunoury).

Devant acheminer les détachements et les isolés sur les unités auxquelles ils sont destinés, elle est en possession de l’ordre général de bataille ; elle comprend, en outre, un bureau frontière pour le service de la poste aux Armées et une commission de contrôle postal (le rôle de cette dernière consiste à s’assurer que les correspondances émanant de l’avant ne contiennent pas d’indiscrétions susceptibles de pouvoir nuire aux opérations et, également, à se rendre compte, par le même procédé de sondages et d’investigations, du moral des troupes).

La régulatrice[5] met tous les jours en marche un certain nombre de trains de ravitaillement désignés par les initiales R.Q. (Ravitaillement Quotidien). A Creil, en particulier, ces trains se forment dans une gare distante de quelques kilomètres et créée spécialement à cet effet, au Petit-Thérain (du nom d’un affluent de l’Oise). Les trains, une fois formés à cet endroit, sont acheminés sur Creil ; ils comprennent toujours un nombre plus ou moins grand de voitures de voyageurs dans lesquelles on embarque, à Creil, les petits détachements de renfort se dirigeant vers le front, et sont au nombre d’une dizaine dont les départs, en direction des gares de ravitaillement, s’échelonnent entre 6 heures du soir du soir et 4 heures du matin.

En outre, passent en gare, dans les 24 heures, quatre trains, deux dans chaque sens, dénommés trains de rocade parce qu’ils longent parallèlement le front dans toute sa longueur. Ils partent, l’un d’Is-sur-Tille, l’autre de Gray, tous deux à destination de Dunkerque ; deux autres convois font le même parcours dans le sens inverse. Ils sont mis en marche aux frais de l’état et desservent toutes les gares régulatrices ; leur usage est uniquement réservé aux transports militaires, personnel et matériel[6].

Comme ils ont de longs arrêts dans les régulatrices (l’un d’eux, le train ID-Is-sur-Tille-Dunkerque, reste plus de deux heures en gare de Creil, de 7h53 à 9h55), on doit penser que le temps qui leur est nécessaire pour effectuer leur trajet total est assez long : 34 à 35 heures en moyenne !

En dehors de tous ces trains, de ravitaillement, de rocade, commerciaux -c'est-à-dire de l’horaire régulier du réseau- circulent encore les trains de permissionnaires, strictement employés au transport de cette catégorie de militaires ; venant du front, ils se dirigent sur Survilliers et, à destination du front, ils viennent d’Orry-la-Ville. Ces deux stations sont les deux grandes gares de triage de permissionnaires du réseau du Nord.

Pour clore cette nomenclature, il me faut encore citer les trains sanitaires, permanents et semi-permanents transportant blessés et malades et circulant périodiquement. Ils me font l’effet d’être autrement confortables et mieux aménagés que celui qui m’a déposé ici en Octobre 1914.

La régulatrice dépend, d’une part, de la D.A. (Direction de l’Arrière) du G.Q.G. en ce qui concerne toutes les questions de ravitaillement et, d’autre part, pour la question transports, de la Commission de Réseau du Nord. Un mot d’explication au sujet de ce dernier organisme : auprès de chaque grand réseau de chemin de fer, est placé, dès le temps de paix, un officier supérieur d’Etat-Major, qui prend le nom de Commissaire Militaire du Réseau, et ayant comme adjoint technique l’ingénieur en chef, directeur du Réseau. Il dispose, en outre, d’une commission de réseau composée d’un nombre variable d’officiers.

Le Commissaire Militaire du réseau du Nord est le Colonel Dumont[7].

Deux visions bien différentes de la fonction et du prestige militaire - le général de brigade Dumont versus l'aviateur Nungesser, en 1924. duquel de ces deux personnages se souvient-on de nos jours?

11 19 Dumont versus Nungesser

Extrait de L’Oiseau Blanc – l’enquête vérité, Nungesser et Coli, premiers vainqueurs de l’Atlantique,  par Bernard Decré & Vincent Montgaillard, éd. Arthaud

 

Il emploie, pour circuler sur son réseau, une de ces voitures comprenant machine et wagon d’un seul tenant qui font, ou faisaient, la navette entre la station de la petite ceinture[8] « Ornano » et la Gare du Nord. Des loustics ont donné le surnom de « Poupoule » à ce véhicule aussi peu gracieux qu’inesthétique.

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Des loustics ont donné le surnom de « Poupoule » à ce véhicule aussi peu gracieux qu’inesthétique. Automotrice dite cage à poule : train composé d'une loco type 011 encadrée par deux voitures dont l'une était occupée, jusqu'à mi-hauteur par un coffre à bagages, fermé par des portes grillagées, d'où ce surnom.

https://www.petiteceinture.org/Le-materiel-roulant-du-service-metropolitain-de-la-Petite-Ceinture.html



[1] Explication de Jean-Claude Poncet : Gare régulatrice,  organe de grande importance dont le rôle principal est d'assurer tous les transports à destination ou en provenance de l'armée. C'est une gare terminus pour les expéditions venant de l'intérieur ; c'est une gare de formation et d'expédition pour les ravitaillements vers l'avant ou les évacuations sur l'intérieur. Toutes les commandes viennent y converger et deux organes importants y ont leur siège, l'un pour coordonner les demandes, l'autre pour en assurer le transport. Ce sont : la commission régulatrice et le commandement d'étapes de la Gare Régulatrice.

http://pages14-18.mesdiscussions.net/pages1418/forum-pages-histoire/commissaire-militaire-gare-sujet_1017_1.htm (NDLR)

[2] Georges-Louis Humbert (né le 8 avril 1862 à Gazeran, décédé le 9 novembre 1921 à Strasbourg des suites d'une maladie), est un militaire français de la Première Guerre mondiale. Chef de la IIIème Armée du 22 juillet 1915 au 7 avril 1919. (NDLR)

[3] A l’heure actuelle, les Régulatrices qui s’échelonnent le long, et en arrière du front, sont les suivantes :

-Boulogne sur mer et Abbeville – Régulatrices anglaises.

- Creil – Le Bourget – Noisy-le Sec – Connantre –Saint Dizier- Is-sur-Tille et Gray.

Pour mémoire, on peut citer également les gares de triage de permissionnaires qui ont un rôle tout à fait particulier et qui sont, pour le Réseau du Nord : Survilliers (Permissionnaires en provenance du front) et Orry-la-Ville (Permissionnaires à destination du front) Note de l’auteur.

[4] Explication de Jean-Claude Poncet : La Commission régulatrice est uniquement un organe de chemin de fer. Elle est composée comme une sous-commission de réseau (1 officier supérieur, commissaire militaire ; 1 agent technique de l'exploitation ; 1 officier d'état-major ). Elle est chargée de régler tous les transports demandés à la gare régulatrice. Son action s'étend exclusivement sur les voies ferrées dont l'usage a été réservé à l'armée desservie par la gare régulatrice et qui ont été fixées, aussitôt après la concentration, par le directeur de l'arrière. C'est ce que l'on nomme la zone d'action de la commission régulatrice. http://pages14-18.mesdiscussions.net/pages1418/forum-pages-histoire/commissaire-militaire-gare-sujet_1017_1.htm (NDLR).

[5] Ainsi qu’il a été dit plus haut, la régulatrice de Creil ravitaille la 3ème Armée.

A l’heure actuelle, les Armées françaises s’échelonnant sur notre front, sont au nombre de dix et se décomposent comme suit :

-           1ère Armée – Général Anthoine (remplacé courant Janvier 1918 par le Général Debeney qui quittait les fonctions de major-général du G.Q.G., pour les passer au Général Anthoine).

-           2ème Armée – Général Guillaumat.

-           3ème Armée – Général Humbert.

-           4ème Armée – Général Gouraud.

-           5ème Armée – Général Micheler.

-           6ème Armée – Général Duchêne.

-           7ème Armée – Général Baucheron de Boissoudy.

-           8ème Armée – Général Gérard.

-           9ème Armée – Général de Mitry.

-           10ème Armée – Général Maistre (remplacé quelques mois plus tard, par le Général Mangin)

Ces Armées sont groupées au :

-           G.A.N. (Groupe des Armées du Nord), Général Franchet d’Espérey.

-           G.A.C. (Groupe des Armées du Centre), Général Fayolle.

-           G.A.E. (Groupe des Armées de l’Est), Général de Castelnau. (Note de l’auteur)

[6] On dirait que ces trains sont, à dessein, formés avec le matériel de rebut de tous les réseaux. Les voitures sont du modèle le plus suranné et n’offrent pas la moindre homogénéité. La plupart des portières et des vitres n’existent plus et sont remplacées par des planches. Quelques wagons portent encore les marques toutes fraiches des bombardements par avion qu’elles ont eu à subir ces derniers temps dans le Nord. Lorsque ces rames s’arrêtent ou se mettent en marche, c’est le plus extraordinaire et le plus effarant bruit de ferraille que l’on puisse entendre. (Note de l’auteur)

[7] Juillet 1927 – Le Colonel Dumont –un cavalier, breveté naturellement- promu Général de Brigade peu de temps après la guerre, est attaché militaire à Washington depuis plusieurs années. C’est, sans doute, sa connaissance très approfondie de la langue anglaise qui lui a valu ce poste. Il vient de passer en cadre de réserve en Août 1918. (Note de l’auteur)

Autres témoignages sur le Général Georges Armand Louis Dumont, né le 31 juillet 1868, décédé le 31 mai 1951, Général de .Brigade (cavalerie), 74e promotion de l’Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr (1889-1891), promotion du Dahomey, Commandeur de la Légion d’Honneur. Retraite en 1928, rappelé en 1940 dans le cadre de missions spéciales pour le Ministère des Armées.

Source http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k295205f/texteBrut - Le Figaro, juillet 1927 : Le général Dumont, attaché militaire à l'ambassade de France à Washington, et Mme Dumont, ont donné une réception restreinte en leur résidence de Neuilly.

Source http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5409540.texte.langFR Le Gaulois, juillet 1927: Le général Dumont, attaché militaire à l'ambassade de France à Washington, et Mme Dumont, avaient convié à déjeuner, avant-hier, en leur résidence de Neuilly: la vicomtesse de Salignac-Fénelon, l'attaché militaire adjoint et Mrs Barton K. Yount, le major et Mrs R. Burleson, miss Micheline Resco, M. M. Guillelmon, M. M. Moreau, miss Maud Dumont, M. R. Dumont, etc. (NDLR)

[8] Le projet de Petite Ceinture naît durant la deuxième moitié du XIXème  siècle alors que le réseau de chemin de fer est en plein développement. Trois raisons principales sont avancées pour expliquer la création de la Petite Ceinture : la première est d’ordre technique et commercial : tous les transports de marchandises passant par Paris subissent des ruptures de charges. La seconde tient davantage aux raisons militaires stratégiques de défense de Paris. Enfin, la dernière raison, plus conjoncturelle, fait partie du programme de redressement économique de la France. Le chantier de la Petite Ceinture est inscrit sur la liste de travaux nationaux lancés pour endiguer le chômage. http://www.paris.fr/services-et-infos-pratiques/urbanisme-et-architecture/projets-urbains-et-architecturaux/la-petite-ceinture-2537 (NDLR)