20 Novembre 1917

Contrairement à ce qu’on m’avait laissé entendre, mon apprentissage vient de se trouver terminé d’une façon prématurée et beaucoup plus tôt que je ne l’espérais.

Cette nuit, vers minuit ou une heure du matin, un planton armé d’un falot est venu me réveiller dans mon pigeonnier, avec un ordre écrit du Capitaine Clerc m’enjoignant d’avoir à remplacer immédiatement, et au pied levé, l’officier de service à l’embarquement des détachements dans les trains de ravitaillement.

J’ai donc obtempéré dans le délai le plus rapide et me suis rendu à l’endroit indiqué. Là, j’ai appris que celui que je venais relever, devait, quelques heures plus tard, rejoindre une gare de ravitaillement nouvellement ouverte. Ils étaient un certain nombre dans ce cas et ces mutations inattendues étaient motivées par une offensive brusquement déclenchée par les Anglais en direction de Cambrai. Cette opération, préparée en grand secret, semble vouloir réussir et un certain nombre de villages français sont déjà délivrés, paraît-il.

11 20 La bataille de Cambrai 

L'offensive décrite par Lucien Proutaux fait partie de la première bataille de Cambrai (1917).

En attendant, me voilà livré à moi-même dans un service que je ne connais guère. Installé dans une espèce de petite baraque au-milieu des voies, à 500 mètres au moins de la Gare, je me morfonds pendant que, de demi-heure en demi-heure, partent mes trains de ravitaillement dans lesquels j’embarque, au petit bonheur, les isolés et les détachements qu’un planton m’amène. Muni de ma lampe électrique de poche, je vérifie également la composition des rames et m’assure qu’elle correspond bien à celle indiquée sur le tableau que j’ai entre les mains.

Ce métier dure jusqu’à 4 heures ½ du matin. A ce moment, je retourne à ma chambre pour continuer ma nuit si malencontreusement interrompue, mais pas pour bien longtemps car, à 8 heures ½, je suis de retour. Cette fois, mon rôle consiste à attendre le passage de trains remontant vers le Nord et transportant des divisions de cavalerie destinées à exploiter, si nous avons la chance que cela nous soit permis, les succès des Anglais et à assurer la poursuite des Boches pendant leur retraite.

Chaque fois qu’un train paraît et s’arrête, je m’enquiers de l’officier le plus élevé en grade qui commande ce train pour lui demander son ordre de transport afin d’y inscrire le nom de la prochaine station qui, en l’occurrence, est Longueau (mais, voyez comme c’est astucieux, dans le service des chemins de fer : afin de dépister les ennemis dans le cas, où ce document tomberait entre leurs mains, on m’a bien recommandé de déformer l’orthographe du nom de Longueau que j’écris Longo ! Après cela, si les Boches ne sont pas trompés sur la destination du train, c’est qu’ils sont bien malins…)

Plusieurs officiers de ces régiments de cavalerie m’ont dit qu’ils étaient en route pour l’Italie lorsqu’on leur a fait rebrousser chemin pour les diriger vers le Nord. Ils ne m’ont pas caché leur déception en apprenant ce fâcheux contretemps et je conçois très bien leur désillusion car, à cette époque de l’année, il aurait, en effet, été bien préférable de fuir vers le ciel de l’Italie plutôt que de s’enfoncer dans les brumes de l’Artois ou des Flandres !

Chose curieuse, pendant que nos cavaliers remontent vers ces peu hospitalières contrées, un courant de transport (on appelle courant de transport l’ensemble des trains successivement mis en marche pour transporter une grande unité – Division en général) descend en sens inverse emmenant des troupes anglaises d’infanterie qui, plus heureuses, elles, vont en Italie. Les trains anglais, avec une régularité de chronomètre, font leur entrée toutes les trente minutes en moyenne, mais, en ce qui  les concerne, mon rôle consiste uniquement à les regarder passer.

Afin de dérouter les curiosités indiscrètes, les inscriptions indiquent les numéros de Régiment, Brigade, Division, etc. figurant sur les voitures des troupes transportées, cuisines roulantes, affuts de mitrailleuses, voitures médicales, fourgons à vivres, etc. sont soigneusement dissimulées.

11 20 cuisine roulante

Ce genre de cuisine roulante devait être acheminée par rail jusque qu’au front

(http://pages14-18.mesdiscussions.net/pages1418/QUESTIONS-SUGGESTIONS/roulante-3d-sujet_521_1.htm)

11 20 Affut en position haute

Affut de mitrailleuse : http://www.mitrailleuse.fr/Allemandes/Mg08/MG08.htm

L'affût doit être robuste, stable et permettre une mise en position très rapide. Son transport dit être particulièrement facile. Les pieds avant de l'affût sont réglables et permettent de le placer dans différentes positions.

Si j’ai bonne mémoire, on m’a appris, lorsque j’usais mes fonds de culotte (rouge) sur les bancs de l’Ecole d’Instruction, qu’en principe, il fallait un train complet pour enlever :

-       1 Bataillon d’Infanterie ou

-       1 Escadron de cavalerie ou

-       1 Batterie d’Artillerie.

Malgré les modifications importantes apportées à la composition de ces différentes unités depuis le début de la Guerre, je pense qu’il doit toujours en être à peu près ainsi :

en voyant défiler tous ces trains remplis de soldats se dirigeant vers la bataille prochaine, je ne peux m’empêcher de faire un retour en arrière et de me remémorer le moment –il y a déjà plus de 3 ans de cela, hélas !- où, moi aussi je remontais vers le Nord avec ma pauvre 18e[1] dont j’étais si fier, pour être jeté au devant des Boches et, en retardant le plus possible leur marche, les empêcher de gagner Calais et Dunkerque, et de tourner la gauche des Armées de France. C’était notre destinée qui nous appelait et il était écrit que, de l’immense circuit que nous avions effectué en chemin de fer, je devais revenir à jamais invalide, après avoir perdu mes camarades les plus chers…



[1] Lucien Proutaux fut commandant de la 18e Compagnie du 226e Régiment d’Infanterie au début de la guerre, jusqu’à sa blessure d’octobre 1914.