24 Novembre 1917

Ce matin, grande a été ma joie de voir passer en gare, des trains évacuant vers l’intérieur, un nombre considérable de braves gens libérés par l’avance anglaise. Leur bonheur, ce qui fait plaisir à voir, n’est pas moins grand que le mien. Les voilà donc affranchis de la botte du Boche sous laquelle ils ont souffert pendant trois grandes années !

11 24 Le retour des prisonniers français

 

Retour de prisonniers (http://www.larousse.fr/encyclopedie/data/images/1313368-Le_retour_des_prisonniers_fran%C3%A7ais.jpg)

L’un de ces évacués –ce sont tous des gens d’humble condition et, par cela même d’autant plus intéressants- m’a causé un instant de bien douces émotions. C’était un vieillard de 65 à 70 ans qui était descendu de son wagon pour je ne sais quel motif et qui, s’étant un peu attardé dans la gare, avait eu le désagrément de voir son train partir sans lui. Témoin de sa peine, je me suis approché et, à ma vue, il s’est aussitôt incliné devant moi, chapeau bas, en proie à une émotion très visible : j’étais le premier officier français blessé qu’il voyait… Cette scène muette et rapide m’a poigné le cœur et j’ai compris alors pourquoi, malgré qu’elle m’ait rendu invalide pour la vie, ma blessure serait toujours pour moi un titre de noblesse et, si j’avais eu le moindre regret de mon modeste sacrifice à la mère-patrie, ce regret se serait irrévocablement effacé à cet instant.

Sans perdre de temps, j’ai remis ce brave homme entre les mains de l’excellent Capitaine Clerc qui s’est chargé de lui offrir à déjeuner et de lui faire prendre un train lui permettant de retrouver les siens.

Je suis de service de nuit aujourd’hui. Ce service, qui se prend de 7 heures du soir à 7 heures du matin, consiste à passer la nuit dans le bureau de la Commission de Gare pour renseigner les militaires de passage et répondre à toute éventualité.

Ce soir, en faisant une ronde dans la Gare avec le Capitaine Clerc, nous avons croisé une infirmière dont, en raison de l’obscurité, je n’ai pas pu voir le visage. Elle nous a souhaité le bonsoir et mon compagnon m’a alors dit que cette dame était infirmière-major à Creil depuis très longtemps : « Ne serait-ce pas Madame Boverie[1] ? lui ai-je demandé.

-       Justement ; vous la connaissez donc ?

-       Je crois bien, cela fait trois ans passés que j’ai fait sa connaissance ».

Aussi, ne vais-je pas manquer, à mon premier moment de liberté, de lui faire une petite visite et, de la sorte, je pourrai revoir en détail, avec elle, l’hôpital où j’ai passé deux semaines si pénibles et si douloureuses, en Octobre 1914



[1] Sur Madame Boverie, voir les journées du 8 et du 22 octobre 1914 et la parution de septembre 1917. (NDLR)