20 Décembre 1917

Décidément, le temps se met tout à fait au froid. Cet hiver-ci serait-il aussi rigoureux que le précédent ? Dieu, qu’il a fait froid l’année dernière et que la pénurie de charbon s’est fait sentir principalement chez les pauvres gens ! Je ne puis me souvenir sans un serrement de cœur, les files interminables de malheureuses femmes que l’on voyait faire la queue pendant des heures entières, par 7 ou 8 degrés au-dessous de zéro, à la porte des grands chantiers de charbon, pour obtenir un petit sac de 10 kilos du précieux combustible !

12 20 queue au charbon hiver 1916

 

Hiver 1916, A Paris, le Conseil Municipal organise une distribution de charbon en faveur des femmes de mobilisés. Des femmes enveloppées dans des châles font la queue. La distribution se fait sous la surveillance d'un policier. (http://piste.de.lormaye.over-blog.com/2015/02/affaire-seznec-andre-de-jaegher-le-chainon-manquant.html )

La neige s’est mise de la partie, et la gelée également, ce qui fait que l’on marche très difficilement.

La nuit dernière, j’étais de service à l’embarquement des détachements dans les trains de ravitaillement. Il a fait une véritable tempête de neige ; heureusement, dans la petite baraque qui nous est réservée, il y avait un poêle constamment garni auprès duquel je venais me chauffer en attendant l’heure du départ des trains ; mais, par exemple, quand il me fallait sortir, brr… quelle bourrasque et quelle différence de température ! Toutefois, enveloppé de mon gros manteau, je supportais assez bien ce temps de chien. Au plus fort de la tempête, on m’a amené un groupe d’une centaine de soldats portugais qui, eux, n’étaient couverts que de leur vareuse. Ah ! les malheureux ! quoique n’appréciant qu’assez médiocrement ces alliés, je n’ai pu m’empêcher de sincèrement les plaindre. Ils claquaient des dents à faire pitié et, pour comble de malchance, c’était par erreur qu’on me les avait adressés ; il a donc fallu le faire refaire dans la tourmente et au milieu des voies, les 5 ou 600 mètres qui les séparaient de la gare.

Soldats-portugais-en-partance-pour-France

Les troupes portugaises engagées dans le conflit s’apprêtant à gagner le France (http://geopolis.francetvinfo.fr/des-portugais-dans-la-premiere-guerre-mondiale-37833 )

Dans la journée aussi, il m’a été donné de voir embarquer d’autres fils du soleil, des Malgaches. Les pauvres petits gars ! Combien ils avaient l’air de souffrir de cette température quasi-sibérienne et que leurs regards nostalgiques semblaient lourds de reproches à l’égard de ceux qui les avaient arrachés au soleil de leur terre natale !

12 20 soldat malgache

Un soldat malgache RAVALO, Ankerakely, Tananarive 1er régiment de tirailleurs malgaches, E.V. le 3 déc. 1919

Friesenheim, avril 1919 peint par Julien LE BLANT (1851-1936)  (http://www.dessins1418.fr/wordpress/les-troupes-coloniales-en-rhenanie-julien-le-blant/

 

12 20 Eugène Burnand portrait d'un soldat malgache 1850-1921

 Portrait d'un soldat malgache, par Eugène Burnand (1850-1921) (http://www.legiondhonneur.fr/fr/actualites/la-grande-guerre-au-musee-de-la-legion-dhonneur-portraits-de-soldats/795/2 )

On en voit passer de toutes les catégories quand le service vous appelle sur les quais de cette gare, et on en entend de toutes les couleurs.

Assez souvent, ce sont des prisonniers boches que nous pouvons contempler et j’avoue que c’est toujours avec un certain plaisir que je m’offre ce spectacle quand il y en a d’annoncés. C’est curieux ce que ces phénomènes perdent leur arrogance et sont plats et cauteleux lorsqu’ils se sentent réduits à l’impuissance… Il y a quelque temps, je devais en faire monter un détachement d’une cinquantaine dans un train de rocade, mais le fourgon qui leur était destiné se trouvait encombré de nombreux colis, il fallait que le chef de train débarque sa marchandise pour leur faire de la place ; comme ce brave homme était seul, la chose n’allait guère vite. Aussi, pour activer le mouvement, l’idée m’était venue de le faire aider par quelques-uns de mes prisonniers, j’ai fait signe à un certain nombre d’entre eux de se saisir des colis en question et de les déposer un peu plus loin. Ah, sapristi, je n’ai pas eu à répéter deux fois mon geste, aussitôt, dix boches se précipitaient dans le fourgon et, se disputant à qui empoignerait le plus grand nombre de colis, ils avaient fait place nette en moins de temps qu’il ne m’en faut pour l’écrire.

12 20 convoi de prisonniers allemands dans le Nord

Convoi de prisonniers allemands dans le Nord (http://expositionvirtuelle.memoire1418.org/explorer/militaires-entre-front-et-arriere-front/mise-en-place-des-infrastructures-dans-larriere-front/les-prisonniers-de-guerre.html )

Je disais plus haut que l’on en entendait aussi de drôles lorsqu’on stationnait sur les quais. Il est bien vrai que le troupier français aura toujours le monopole de la blague et du mot amusant.

C’est un poilu qui, voyant un employé descendre à l’aide dune poulie, pour en changer le charbon, un des énormes globes électriques qui éclairent la gare, l’interpelle ainsi : « Eh, mon poteau, tu descends la saucisse ? » (nom donné par les troupiers aux ballons captifs d’observation qui ont remplacé les anciens sphériques en usage, en nombre combien restreint, d’ailleurs ! au début de la guerre).

12 20 ballon incendié Illust 3879

Ballon incendié photographié par son passager qui, après avoir abandonné la nacelle en parachute,a été entraîné par le vent et commence à descendre (in L’Illustration n°3879 – année 1917) Coll. Pers.

Une autre fois, c’est un permissionnaire qui s’écrie, du haut de son wagon, en me voyant traîner la jambe : « Té ! voilà un lieutenant qui a fait son devoir ! » et cela dit avec un accent que l’on n’entend guère sur les bords de la Scarpe, de l’Escaut ou même de la Somme.

Je dois dire, d’ailleurs, que j’obtiens tout ce que je veux de ces braves types, beaucoup plus aisément que mes autres camarades que, dans leur for intérieur, ils traitent d’embusqués. J’attribue aux traces si apparentes laissées par ma blessure, cette différence d’attitude des poilus à mon égard.