17 Février 1918

Hier soir, en rentrant de diner, 19heures20, au moment précis où je pénétrais dans mon bureau, les lampes électriques s’éteignaient, la sirène d’alarme se mettait à mugir, le 75, à tonner et les vitres volaient en éclats, en même temps que se faisait entendre une formidable explosion[1]

1918 02 17 le haut de la rue Fournier-Sarlovèze (ex d'Alger)

Une rue qui changea souvent de nom

Une vue de l’ancienne rue d’Alger, proche du Château, où « se faisait entendre une formidable explosion » le 16 février 1918. La rue Vide-Bourse devint pendant la Révolution, la rue de la Fédération, puis sous l'Empire, la rue de l'Impératrice; à la Restauration, dénommée rue d'Angoulême, elle prit le nom de rue d'Orléans après 1830, puis celui de rue d'Alger et enfin rue Fournier-Sarlovèze, du nom du maire de Compiègne de 1904 à 1935, nom qu’elle porte jusqu’à présent. (http://www.histoire-compiegne.com/shc-rue-fournier-sarloveze-compiegne.asp )

C’était un avion boche qui, cherchant manifestement à atteindre le G.Q.G., venait de nous gratifier d’une torpille d’un calibre certainement fort respectable à en juger par le bruit qu’elle a fait en tombant. En cas d’alerte, la consigne est, dès le signal donné par la sirène de descendre immédiatement dans les sous-sols du château et de n’en remonter que lorsque le danger est écarté. C’est donc ce que j’ai fait après avoir fait passer mon monde devant moi et m’être assuré, en m’éclairant de ma lampe électrique de poche, que les autres bureaux étaient également vides de secrétaires, téléphonistes et plantons.

L’alerte, d’ailleurs, n’a pas été très longue et vingt-cinq ou trente minutes plus tard, nous pouvions réintégrer nos bureaux et j’ai pu alors constater que les deux tiers environ des vitres des fenêtres étaient brisées ; mais cela n’était rien car, peu de temps après, j’apprenais que ce terrible engin avait fait des victimes : deux officiers du 1er Bureau, le Commandant Mathis et le Capitaine Mallet (2 blessés du début de la guerre), tués sur le coup en se rendant à leur popote[2] ; une quinzaine d’autres officiers ont été plus ou moins grièvement blessés ainsi que quelques hommes de troupe ; on n’a signalé aucun civil atteint. Cet oiseau de malheur avait choisi le moment le plus propice pour faire son coup car, entre 7 heures et 7 heures et demie du soir, les allées et venues, occasionnées par le diner, sont nombreuses et le Boche était à peu près certain de ne pas faire chou-blanc quoique son intention, à coup sûr, devait être d’atteindre le château lui-même.

Ce matin, en venant prendre mon service, je suis allé faire une visite au point de chute, distant de 150 mètres à peine de l’entrée du Palais, et j’ai pu constater que plusieurs maisons sont sérieusement endommagées ; la chaussée présente une énorme excavation et l’accès de la rue est interdit par des barrages de soldats. En revenant de la popote, hier soir, j’étais passé, en auto, à cet endroit, peut-être cinq minutes avant l’explosion. Sapristi, je l’ai encore une fois échappé belle !

C’est aujourd’hui dimanche (les cloches, en appelant les fidèles à la messe, m’ont appris ce détail) et comme il fait une température printanière, tous les bourgeois de la ville, en se rendant à la forêt, s’arrêtent pour constater les dégâts. Je les vois de ma fenêtre, qui donne sur l’esplanade du château, et j’avoue que je les envie un peu, moi qui suis à l’attache ; il est vrai que s’il m’était permis de me promener, je serais obligé de le faire solitairement et non pas en famille comme eux.

Le temps était au beau, les nuits, claires, il est à présumer que ce messieurs les aviateurs boches, mis en goût par leur réussite d’hier, ne vont pas manquer de nous faire de nouvelles visites avant longtemps.



[1] Devenu le siège du Grand Quartier Général, Compiègne devint la cible de raids de nuits effectués par les gothas. Le premier bombardement se produisit le 16 février 1918 vers 18 heures 30 : une torpille de fort calibre fut lancée par un avion sur le palais et tomba au beau milieu de la rue d’Alger, à l’angle de la place du Château. Deux officiers furent tués et plusieurs autres blessés. Cinq maisons s’effondrèrent. La déflagration fit voler en éclats les vitreries et des fenêtres tandis que l’abside de l’église Saint-Jacques était fissurée. 

(https://crdp.ac-amiens.fr/cddpoise/oise14_18/bombardements_allemands.php )

Une violente surprise réveilla Compiègne de son assoupissement. Car les quelques faits extérieurs qui s’étaient passés depuis l’installation du Grand Quartier n’avaient pas beaucoup tranché sur la monotonie des jours.

Le 16 février 1918, vers six heures et demie du soir, un avion ennemi qui n’avait pas été remarqué par le poste des guetteurs lança une énorme torpille sur le Palais. Une explosion formidable fit trembler les vitres des maisons. Soit par erreur de tir, soit par déviation, la bombe était tombée en plein milieu de la rue d’Alger, presque au coin de la place du Château, à la porte des popotes où se réunissaient les officiers. Deux d’entre eux, le chef de bataillon Mathis et le capitaine Mallet étaient tués et plusieurs autres blessés. Cinq maisons s’écroulaient devant l’énorme trou creusé sur la chaussée. L’abside de Saint-Jacques s’était ouverte par suite de la commotion. Tous les carreaux des alentours avaient volé en éclats. Des fenêtres arrachées gisaient de tous côtés. Tout le quartier avait été bouleversé. Si elle s’était produite quelques instants plus tard, la catastrophe aurait été encore plus terrible, car c’était l’heure de sortie du deuxième bureau. L’émotion fut vive en ville, et aussi au G. Q. G. Depuis le 17 mars 1917, Compiègne n’avait pas été attaquée.

L’agression, pour le moins, était bizarre. Plusieurs raisons furent mises en avant : l’avion, perdu, s’était délesté au moment où il se vit surpris par la fusée-signal lancée par les guetteurs. Ou bien, cette attaque brusquée devait être un avertissement, qui n’était pas à dédaigner. Etait-ce, tout simplement, la rupture de l’accord tacite en vertu duquel les grands Etats-majors devaient échapper aux bombardements ? Les Allemands semblaient décidés à tout pour arriver plus vite l’écrasement de leurs adversaires. (http://www.histoire-compiegne.com/iso_album/comp1918.pdf ) (NDLR)

[2] Extrait de GQG Secteur 1, de Jean de Pierrefeu : « Un fait assez curieux se produisit à un mois environ du jour de l’offensive. Brusquement, fin février, un soir, vers six heures et demie, à la nuit tombante, un avion ennemi, que les guetteurs de la D.C.A., installés sur le toit du Palais, n’avaient pu signaler à temps, lâcha une bombe d’un très haut calibre et disparut. La bombe tomba à cent mètres du Palais, dans une petite rue où, par un malheureux hasard, étaient groupées plusieurs popotes du G.Q.G. L’explosion fut tellement formidable que cinq maisons furent soufflées et s’écroulèrent comme des châteaux de cartes. Deux officiers qui passaient furent tués net, plusieurs autres blessés dans l’intérieur des salles à manger. Cinq minutes plus tard, tout le premier service du 2ème Bureau, qui se préparait à sortir, eût été foudroyé. Etait-ce une agression contre le G.Q.G. ? Le récit du guetteur était au moins étrange. Cet homme raconta que, voyant tout à coup l’avion en face de lui, il avait lancé immédiatement la fusée de reconnaissance à laquelle un avion français doit répondre. Mais celui-ci, ayant fait brusquement demi-tour, avait lâché sa bombe et s’était enfui. L’avion cherchait-il un but qu’il ne voyait plus et ce but était-il le Palais ? Pourtant il était difficile qu’on n’aperçût point ces vastes bâtiments à l’œil nu. Bref, saisi par ce signal inattendu, il s’était délesté là où il se trouvait. L’ennemi avait-il eu le dessein d’intimider le G.Q.G., le forcer à déménager en lui montrant que sa position était trop rapprochée des lignes ? Beaucoup déclaraient qu’il ne fallait pas mépriser cet avertissement peut-être fortuit. Ils faisaient observer que le G.Q.G. ne pouvait être plus mal placé : sur la route de Paris, sur une rivière, au croisement des routes, à proximité d’une ligne de chemin de fer qui desservait le front du nord, tous lieux bombardés sans cesse en cas d’opération. » (pages 120-121, tome 2) (NDLR)