5 Mars 1918

Les avions boches continuent à nous laisser la paix ; il est vrai que le temps n’est toujours pas favorable à leurs randonnées ; l’hiver, qu’on pourrait croire terminé, fait un retour offensif et la neige est tombée avec une certaine abondance. Avant-hier, des fenêtres de mon bureau, on pouvait contempler un assez joli paysage hivernal : d’un côté, les toits de la ville entièrement recouverts de neige, de l’autre, les arbres de la forêt revêtus de blancs frimas. Aujourd’hui, toutefois, ce manteau virginal a fait place à une boue beaucoup moins agréable à l’œil et l’on patauge non moins désagréablement. Heureusement ; ici, la boue est moins ignoble qu’à Creil et les rues, convenablement construites et entretenues, sèchent avec rapidité.

La popote continue à être excellente et, pour le moment, nous ne vivons guère que de venaison ; je ne devrais même pas le dire, car la chasse n’est pas ouverte et, malgré ce dernier détail, on nous sert des filets de cerf, des cuissots de chevreuil, du marcassin et autres gibiers aussi sauvages. Le popotier, pour pouvoir nous offrir ces morceaux de choix, s’est certainement abouché avec un de ces braconniers qui mettent en coupe réglée notre magnifique forêt de Compiègne. Nous aurions, d’ailleurs, tort de nous montrer par trop scrupuleux sur ce point, car toutes les autres popotes font comme nous et la table du Général en chef lui-même, n’échappe pas à la règle commune.

1918 03 05 les secrets de popotte

La popote continue à être excellente et, pour le moment, nous ne vivons guère que de venaison

 

A ce propos, c’est fabuleux le nombre de cadeaux de toutes sortes que reçoit, paraît-il,  le Général Pétain (le « Grand’Père », c'est-à-dire Joffre, en recevait bien davantage encore, d’après les anciens du G.Q.G.). Lorsqu’il s’agit de choses qui se mangent ou se boivent, il en fait la répartition entre les popotes et c’est ainsi que, dimanche dernier, nous avons eu à déguster un certain nombre de bouteilles de vin Mariani, envoyées par notre grand chef.

Il aurait été bien extraordinaire, que, parmi le grand nombre d’officiers qui sont ici, je ne trouve pas de figures de connaissance. C’est d’abord, un ancien camarade d’école que j’avais perdu de vue depuis le moment où il était à St Cyr et que, malgré cette époque lointaine, j’ai parfaitement reconnu à notre première rencontre. Il se nomme Boutignon, est capitaine de chasseurs à pied, breveté, ce que je savais, et appartient au 1er Bureau[1].

Une autre fois, en me rendant à la popote par le Rond-Royal, je me suis entendu héler par mon nom et, m’étant tourné, j’ai reconnu, avec quelque peine d’ailleurs, un ancien pensionnaire de la rue de la Chaise, le Lieutenant Rollang, blessé à la jambe comme moi et affecté à l’aéronautique. Il est fort probable que si lui-même ne m’avait pas remis et ne s’était pas souvenu de mon nom, je l’aurais bien croisé sans le reconnaître.

L’autre semaine, alors que j’étais de jour (le service de jour consiste à déjeuner et diner une heure avant les autres afin qu’il y ait toujours un officier présent dans le service), un planton tout effaré est venu m’avertir, pendant l’heure du déjeuner, que le feu venait de prendre dans la cheminée du Bureau des Travaux. Je me suis, en toute hâte, rendu dans le local en question pour constater le fait ; les occupants habituels étaient, en effet, partis en laissant un énorme brasier dans l’immense cheminée de leur bureau et, en leur absence, ce brasier avait déterminé un commencement d’incendie. Aussitôt, j’ai fait appeler l’un des pompiers de service (un détachement de sapeurs du Régiment des sapeurs-pompiers de Paris est en permanence au Château pour parer à tout accident) et, en un quart d’heure, ce petit sinistre était circonscrit. Mais voilà ! un peu plus tard, ayant par téléphone, rendu compte de cet événement au Commandant du G.Q.G., je me suis fait secouer d’importance par le Colonel Valentin[2] –car il est Lieutenant-colonel depuis quelques semaines- pour ne pas m’être adressé à lui en premier lieu afin de lui laisser le soin de prévenir lui-même les pompiers…Je lui ai répondu que je prenais bonne note de ce détail pour l’avenir, tout en me promettant bien, in petto, d’agir encore comme je venais de le faire, dans une circonstance analogue.

Je ne suis plus le dernier venu à la D.T.M.A. maintenant ; il nous est, en effet, arrivé la Capitaine Baudry, venant de la régulatrice de Boulogne, je crois, en remplacement du Capitaine Héricourt, évacué pour raison de santé. Ce nouvel officier exerce, en temps de paix, les fonctions de Président du Tribunal Civil de Béthune ; aussi, l’appelons-nous tous, y compris les colonels, « Président » ou « Mon Président ». Il est très gentil.



[1] Promu chef de Bataillon vers le milieu de 1918, Boutignon vient d’être, en Mars 1927, nommé Lieutenant-colonel et reste maintenu à l’Etat-Major du 4e Corps au Mans auquel il appartient depuis un certain temps déjà. Il était, ou plutôt, il est camarade de promotion de St Cyr du Commandant Dentz, dont j’aurai l’occasion de parler un peu plus tard. En Juin 1930, il est désigné pour suivre les cours du Centre des Hautes Etudes Militaires. En 1931, promu colonel et en Novembre de la même année, nommé directeur de la P.M.S. de la 4e Région. (note de l’auteur)

[2] Extrait de GQG Secteur 1, de Jean de Pierrefeu, voici un témoignage très élogieux sur le lieutenant-colonel Valentin, qui montre un homme pétri de justice malgré un abord peu aimable : « … après l’armistice, se souvenant des dangers qu’on avait courus, le lieutenant-colonel Valentin, l’homme le plus bienveillant que j’ai vu vis-à-vis de ses subordonnées, y trouva l’occasion d’y accorder la croix de guerre aux plus dévoués de ses collaborateurs que leur présence au G.Q.G. pendant toute la campagne dans des services utiles, mais sûrs, écartaient à priori de cette distinction due à la valeur militaire. » (tome 2, page 148) (NDLR)