26 Mars 1918

Je n’ai guère dormi et cependant, bien grande était ma fatigue ! Pourtant, les Boches ont eu la bonne idée de nous laisser la paix, ce dont je leur suis sincèrement reconnaissant.

Ma nuit ne s’est pas passée, néanmoins, sans que je sois dérangé. Le téléphone, qui n’était pas encore coupé, s’est mis à sonner à un moment donné ; je me suis précipité sur l’appareil mais il m’a été absolument impossible de saisir ce que l’on me voulait et, de guerre lasse, j’ai lâché l’écouteur et me suis recouché.

Un peu plus tard, je sommeillais assez profondément quand un bruit de voix, provenant de la pièce voisine, précédemment occupée par les secrétaires, me tire de mon assoupissement. Je tends avidement l’oreille, cherchant à me rendre compte de quel idiome on faisait usage, français ou … allemand ? Heureusement, c’était en français que l’on parlait et, la porte s’ouvrant, j’aperçois dans la pénombre, deux silhouettes casquées, dont l’une est armée d’un falot. Je révèle alors ma présence et demande : « Qui est là ? » Les deux survenants, deux braves pandores, plus surpris que moi bien certainement, m’apprennent qu’ils font une ronde dans le château pour détruire les papiers oubliés susceptibles d’être utiles aux ennemis. Je leur réponds alors que cette opération a été faite en ce qui concerne la D.T.M.A. et ils se retirent aussitôt en me souhaitant une bonne nuit.

Sapristi, on s’attend donc réellement à voir Compiègne tomber bientôt en leur pouvoir ! Ces visiteurs nocturnes ne sauront jamais l’angoissante émotion qu’ils m’ont causée, car je me suis très sérieusement demandé, pendant quelques secondes, si la porte n’allait pas livrer passage à des guerriers vêtus de « feldgrau » et je me désespérais déjà sur ma mauvaise étoile qui me condamnait à tomber entre leurs mains sans pouvoir me défendre. Grâce à Dieu ! cette épreuve amère m’a été épargnée.

Pourquoi ce matin, au jour naissant, suis-je poursuivi par un souvenir de ma jeunesse ? Je me vois au Camp de Mailly, jeune recrue de quelques mois de service. Débarqué du train la veille, je monte une vague faction pendant que mes camarades dorment encore et j’aperçois dans un campement voisin  du nôtre, un Régiment d’Artillerie s’éveillant et levant le camp pour le quitter aux premières heures du jour. Tout d’abord, quelques hommes se glissent furtivement hors de leur tente  et vont et viennent d’une tente à l’autre ; puis, progressivement, leur nombre augmente. Les uns portent leur paillasse sur la tête pour en vider la paille dans un endroit désigné ; les autres brident leurs chevaux ; au bout de vingt minutes, tout le camp est en mouvement et offre l’aspect d’une vaste fourmilière où chacun a sa tâche assignée et la remplit en conscience. Tout à coup, une fanfare joyeuse éclate : ce sont les trompettes, réunis en cercle autour de leur maréchal des logis-chef, qui jettent dans l’espace leurs notes les plus martiales, et cela, pendant une demi-heure. Enfin, deux heures ne se sont pas écoulées depuis l’apparition des premiers canonniers, que tout le monde est à son poste et que le Régiment est prêt à partir, les pièces attelées, en bataille sur le front de bandière[1]. Ah ! que la vie militaire me semblait belle à cette époque-là ! Je me figurais, alors, que tout ce qui était français devait être invincible, que je ne verrais jamais reculer les soldats de mon beau pays !

1918 03 26 1903 07 camp de Mailly Aube (2)

Photo du Camp de Mailly datant de 1903 (Coll. pers.)

Hélas ! aujourd’hui, invalide, j’appartiens au cœur, ou plutôt au cerveau de cette Armée française que j’ai tant aimée, et que j’aime tant encore, et je la vois, et pas pour la première fois, malheur ! battre en retraite devant la menace des hordes germaniques, et avec quelle précipitation !

Bref, ainsi qu’on me l’avait promis hier, j’ai pu obtenir quelques camions supplémentaires et presque tout le matériel est parti ; ce qui reste n’a pas grande valeur ni utilité et si les Boches viennent ici, ils ne s’engraisseront guère avec les dépouilles de la D.T.M.A. Maintenant, je n’ai plus qu’une hâte, c’est de voir arriver ma voiture pour, à mon tour, prendre le chemin de Provins[2].

La ville est sillonnée en tous sens par des trains régimentaires et des convois, preuve que les premières lignes ne sont pas très éloignées.

Enfin, voici Tourtebasse ; il est exact au rendez-vous. Pour ne pas être inquiété par les bombes, dans le cas où il y aurait eu alerte, il a passé la nuit dans la forêt.

Mon secrétaire Lartigues est furieux. Il était convenu, comme je l’ai déjà dit, qu’il devait rejoindre en auto avec moi et il se réjouissait déjà de se prélasser à mes côtés sur les coussins de la voiture, mais voilà qu’au moment de partir, le chef de notre service télégraphique, le chef de section Dubeauclard (quoiqu’il n’ait pas droit à cette appellation, il se fait appeler « Mon Capitaine » par ses subordonnés) m’a demandé si je ne pouvais pas emmener un de ses adjudants télégraphiques, rentré de permission cette nuit. Bien entendu j’ai accepté, ce qui fait que mon Lartigues est obligé de céder sa place à ce brave adjudant et de voyager à côté du chauffeur. Il en est on ne peut plus vexé !

Un dernier regard au Château qui m’a donné asile pendant deux mois, un adieu rapide à son esplanade ainsi qu’à la forêt dont j’aperçois les premières frondaisons et, le moteur mis en marche, nous partons.

Quelques instants avant de monter en auto, j’avais été abordé par un sous-Lieutenant d’artillerie qui, brusquement, a surgi devant moi, sortant de je ne sais où. Il m’a demandé : « Monsieur, je vois que vous appartenez au G.Q.G., aussi, je m’adresse à vous en toute confiance. Croyez-vous sincèrement que les Boches viendront jusqu’ici ? »

- Sapristi, vous me posez là une question à laquelle je suis bien incapable de répondre, lui ai-je répliqué.

- Voici pourquoi je vous fais pareille demande : ma mère habite les environs de Pierrefonds ; je puis disposer d’une camionnette et, si j’avais la certitude que les ennemis avancent encore et occupent la contrée, je la ferais enlever et conduire en lieu sûr ; que feriez-vous à ma place ?

-  A votre place, je n’hésiterais pas un instant et, puisque vous avez la possibilité de le faire, emmenez votre mère dans votre camionnette, ce sera la prudence même.

-  Je vous remercie et vais immédiatement suivre votre conseil, m’a-t-il dit en me quittant.

En cours de route, il m’est permis de constater le soin avec lequel la D.S.A.[3] a préparé l’itinéraire que devaient suivre les voitures du G.Q.G. pour rejoindre la nouvelle résidence de ce dernier. A chaque carrefour, se tient un signaleur armé d’un drapeau rouge qui montre à toutes les automobiles qui surviennent, la direction à prendre. En outre, le chemin est jalonné de pancartes indiquant par des flèches, la route à suivre. Il faudrait réellement mettre de la mauvaise volonté pour se tromper.

Nous traversons Senlis, la ville martyre, puis, tirant vers la gauche, nous rencontrons de petits pays dont les noms sont devenus historiques depuis septembre 1914, tel Nanteuil le Haudouin.

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"Nous traversons Senlis, la ville martyre", conséquence de la bataille qui s'y déroula en septembre 1914.

 

En passant à Meaux, nous stoppons un quart d’heure, le temps d’offrir un café à mes trois compagnons de voyage. Je profite de l’arrêt pour griffonner quelques mots à ma femme qui va être très ennuyée de ne plus savoir où je suis, et, ensuite, nous reprenons la route à bonne allure.

Au cours de notre randonnée, nous suivons et dépassons successivement un nombre assez grand des camions qui transportent le matériel chargé hier. Nous avons quelquefois beaucoup de peine à doubler certains de ces camions, surtout ceux conduit par des Annamites, car, lorsque ces petits hommes jaunes tiennent le milieu de la chaussée, c’est le diable pour les décider à appuyer à droite.

A une croisée de chemins, nous apercevons un de ces véhicules effondré dans un fossé. Pourvu que ce ne soit pas un de ceux qui transportent le matériel de la D.T.M.A. !

Nous rencontrons aussi assez fréquemment des détachements de cavalerie et, ce qui est très amusant, c’est de voir les officiers qui sont à leur tête, seraient-ils d’un grade beaucoup plus élevé que le mien, me gratifier d’un beau salut lorsque je passe à leur hauteur. Ce que c’est, tout de même, que de voyager dans une voiture du G.Q.G. !

Un peu après onze heures, nous arrivons en vue de Provins. Ma foi, le site me semble assez pittoresque, avec cette énorme tour de César (dénommée ainsi mal à propos, du reste, car ce n’est pas un vestige de fortifications romaines, mais de l’époque médiévale –XII et XIIIe siècles) que l’on aperçoit de très loin[4]. Pour arriver en ville, il nous faut descendre une assez longue côte et lorsque nous effectuons notre entrée, nous tombons au milieu d’un inextricable embouteillage de camions, d’autos, de véhicules de toutes sortes. Enfin, nous réussissons à nous frayer un passage à travers cette cohue trépidante et je débarque à proximité de la maison occupée provisoirement par le commandement. Là, j’apprends que les principaux services du G.Q.G. sont installés dans les différents bâtiments de la caserne du 29e Dragons, régiment tenant garnison ici avant la guerre. Ah ! c’est certainement moins imposant que le Château de Compiègne !

1918 03 26 Tour de César

La tour de César à Provins

Je n’ai qu’à traverser la rue pour rejoindre le casernement de la D.T.M.A. et retrouver mes camarades qui sont tous arrivés à bon port. Presque tout notre matériel est déjà là. Mais, dame, il est en partie en pagaye[5] au milieu de la cour et il va falloir mettre de l’ordre dans ce désordre.

Bien entendu, pas encore de popote installée, aussi prenons-nous nos repas, et cela jusqu’à nouvel ordre, à l’hôtel du Grand La Fontaine.

Toute l’après-midi, accompagné du maréchal des logis Wilhelm, je cours la ville, en auto, pour tâcher de caser mon détachement dans les différents cantonnements que m’a indiqués le commandement. A force de recherches, j’ai fini par en découvrir un dans lequel je pourrai loger tout le monde, sauf les automobilistes, et même installer un petit bureau pour mon sous-officier. J’en suis satisfait car la surveillance sera ainsi plus aisée.

Cela fait, je me décide à songer à mon propre logement et, flanqué de mon nouvel ordonnance Bessault, je me rends rue Chapeau –Quel drôle de nom !- à l’adresse indiquée sur mon billet. J’y trouve une petite dame d’un certain âge qui commence par me dire qu’elle ne peut me recevoir, attendant sa belle-fille, sa nièce ou sa cousine, je ne sais pas au juste, et ne dispose, dans ces conditions, d’aucune chambre pour moi ; néanmoins, s’apercevant tout à coup que j’étais blessé, elle change brusquement d’avis et me dit alors : « Puisque vous êtes blessé, je vais vous donner ma chambre et m’arrangerai autrement pour le reste. » Je n’en demandais pas tant, mais j’accepte toutefois sans autre façon, car la perspective de ne pas trouver un endroit où me reposer, ne m’allait pas du tout, ayant un arriéré considérable de sommeil à rattraper.

Il est bien certain que l’arrivée du G.Q.G. doit causer ici une grande perturbation. 400 ou 500 officiers à loger dans une petite sous-préfecture de 8 à 10000 habitants, 11 à 1200 hommes, des services innombrables à caser, c’est quelque chose. Enfin, tout cela se tassera.



[1] Front de bandière : ligne des étendards devant une armée (NDLR)

[2] La distance entre Compiègne et Provins est d’environ 150 km. (NDLR)

[3] D.S.A. : Direction du Service Automobile (NDLR)

[4] Au Moyen-âge Provins a été une cité très prospère et très importante ; capitale de la Brie, elle comptait, paraît-il, 8000 âmes vers le XIIe siècle. Aujourd’hui, elle n’en a plus que 8 ou 10000. (note de l’auteur)

[5] Pagaye s’écrivait plus fréquemment que pagaille. (NDLR)