27 Mars 1918

J’ai enfin pu passer une bonne nuit comme cela ne m’était pas arrivé depuis longtemps. Pas d’alerte, pas de bombardement ….. on se croirait dans un monde nouveau.

Ce matin, c’est pour loger mon petit parc automobile qu’il me faut me démener. Mon maréchal des logis automobiliste Delaunay a trouvé un cantonnement qui donnerait toute satisfaction et présenterait les commodités nécessaires ; c’est un moulin, autrefois à eau, aujourd’hui mû par l’électricité, situé sur la Voulzie. Il possède de grands hangars, qui permettraient d’abriter la plus grande partie de nos voitures et, avec le voisinage de la rivière, leur nettoyage à grande eau serait chose facile. Quelques petites améliorations supplémentaires, rapidement construites et peu coûteuses rendraient cette installation parfaite ; mais voilà, ce moulin est à 1000 ou 1200 mètres de la ville… obtiendrai-je du Colonel Valentin l’autorisation de l’occuper ?

1918 03 27 un moulin sur la Voulzie près de Provins

je ne suis pas parvenu à identifier formellement le moulin sur la Voulzie à proximité de Provins dont parle Lucien Proutaux, celui-ci devait ressembler au lieu choisi pour abriter les véhicules de son service, dans ses dépendances.

Je vais donc, sans désemparer, trouver ce dernier qui, ainsi que je m’y attendais, commence par jeter les hauts cris quand je lui parle d’établir un cantonnement dans un endroit aussi éloigné. Enfin, après lui avoir fait valoir toutes les raisons qui militent en faveur de mon choix, et devant ma pressante insistance, il cède et me donne l’autorisation demandée.

En rentrant à mon bureau, je trouve sur ma place, un exemplaire du dernier ordre du jour adressé aux Armées, par le Général en Chef.

En voici le texte :

 

Grand Quartier Général des Armées                                                            G.Q.G le 27 Mars 1918

du Nord et du Nord-Est

N° 28277-T-                                                     ORDRE GENERAL N°104

 

L’ennemi s’est rué sur nous dans un suprême effort.

Il veut nous séparer des Anglais, pour s’ouvrir la route

de Paris ; coûte que coûte, il faut l’arrêter.

Cramponnez-vous au terrain. Tenez ferme. Les

camarades arrivent. Tous réunis, vous vous précipiterez sur l’envahisseur.

C’est la bataille ! Soldat de la Marne, de l’Yser et de

Verdun. Je fais appel à vous ; il s’agit du sort de la France !

                                                           Signé : Pétain

 

Je ne puis m’empêcher, en lisant ce vibrant ordre du jour, de sentir ma gorge se serrer et des larmes de rage me monter aux yeux !

« Cramponnez-vous au terrain », c’est cramponnez-vous à vos bureaux et à vos porteplumes, que l’on aurait dû écrire pour nous… Quelle humiliation, quelle douleur pour moi qui suis et resterai toujours un combattant, d’être réduit par une sotte blessure, à ce rôle si peu glorieux de bureaucrate, tandis que de toute mon âme, je voudrais reprendre ma place au milieu de ceux qui se battent !