30 Mars 1918

Les pièces à longue portée, que les Parisiens ont baptisées « Bertha », continuent à faire pleuvoir leurs projectiles sur la Capitale.

Les journaux de ce matin nous apprennent qu’un de ces obus est tombé hier, vendredi-saint, sur une église de Paris, au cours d’un office, alors que l’édifice était rempli de fidèles. Un pilier s’est effondré faisant dans sa chute, un nombre considérable de victimes[1]. Comme on le voit, nos chevaleresques ennemis font, plus que jamais, la guerre aux faibles et aux innocents. Aussi, je me félicite tous les jours davantage de savoir les miens loin de ces turpitudes.

1918 03 30 effondrement voute saintgervais

Effondrement de la voute de l’église St Gervais (in https://www.herodote.net/almanach-ID-3295.php )

Depuis notre départ, notre ancienne résidence a encore bien souffert des bombardements par avions. La nuit qui a suivi la dernière que j’y ai passée, une torpille est tombée sur le collège qui se trouve dans le voisinage immédiat du Château, et l’a à peu près complètement anéanti*. (* au cours des bombardements par avion de 1918, le Château a reçu 7 torpilles qui ont percé plusieurs de ses plafonds).

Il n’y a plus âme qui vive dans la ville, paraît-il.

En raison de la tournure prise par les événements, et ainsi qu’il fallait s’y attendre, les permissions sont suspendues jusqu’à nouvel ordre. Je n’ai pas été trop surpris par cette décision, car tout faisait prévoir qu’elle était imminente, mais je n’en suis pas moins tout désorienté en ce qui concerne ma permission dont la venue me semble, maintenant, tout à fait hypothétique.

Aujourd’hui, les nouvelles des Armées sont un peu meilleures ; la ligne tend à se stabiliser et, si nous tenons le coup et ne nous laissons pas percer, c’est la défaite assurée du Boche, car il attaque avec toutes ses ressources et, lorsqu’elles seront épuisées, ce sera fini ; mais il nous est donné de constater une fois de plus qu’il ne nous faut compter que sur nous-mêmes et non pas sut les autres…

Amiens, la Capitale de ma petite Patrie, n’en continue pas moins à être très menacée par l’avance allemande. La ligne de Calais, quoique n’étant pas encore coupée, n’est plus utilisable, car elle est, dans une partie de son parcours, vers Clermont, notamment, sous le feu des canons de campagne ennemis. Aussi, les trains sont-ils, à présent, acheminés par Beauvais et Abancourt ; la construction d’une nouvelle ligne est même, je crois, décidée, les Sapeurs du 5e seront chargés de ce travail.

Inutile de dire que tout le monde est sur les dents à la D.T.M.A. Le service de nuit est exclusivement assuré par les officiers supérieurs, les Commandants Lefort, Gérard, Berger, Virlet, car les transports de troupe s’effectuent sans arrêt et à une densité de courant extraordinaire et il est indispensable que, de nuit comme de jour, se trouve présent un officier ayant l’autorité et la compétence nécessaires pour prendre des décisions et parer sans retard à tout incident.

Parmi les officiers que je viens de nommer, figure le Commandant Virlet dont je n’avais pas encore eu l’occasion de parler jusqu’ici. Cet officier n’est pas un nouveau venu à la D.T.M.A. ; il en fait même partie depuis le début de la Guerre, je crois, mais il remplit les fonctions d’agent de liaison de ce service, auprès du Ministre des Travaux Publics et des Transports et, jusqu’au 25 Mars, il était à demeure à Paris et venait à Compiègne une fois ou deux par semaine environ.

C’est encore un Sapeur breveté[2], très sympathique et avec lequel je m’entends fort bien. Il est en bons termes, paraît-il, avec le Ministre Claveille et nous amuse souvent à table en nous racontant des histoires sur ce dernier qu’il appelle « le Pépère ».

On sait que le cité provinoise est traversée par deux petites rivières : la Voulzie et le Durthein. La première a été chantée par le poète Hégésippe Moreau qui, sans être un enfant de Provins, y a vécu de longues années et, en venant ici, je m’apprêtais à goûter la poésie de cette petite rivière qui avait inspiré le mélancolique et charmant poète ; mais grande a été ma déception, ou plutôt ma désillusion, car le cours d’eau en question est bien loin de répondre à l’image que l’on s’en fait en lisant le poème qui porte son nom. En dehors de ce qu’il n’a rien de particulièrement joli, il sert de dépotoir et de fosse d’aisance aux habitations construites sur ses rives… Allez donc vous fier à ce que racontent les gens qui parlent le langage fleuri des Dieux !



[1] Les communiqués officiels ne mentionnaient pas le nom de l’Eglise bombardée, mais, par la suite, nous avons su qu’il s’agissait de l’Eglise St Gervais, située derrière l’Hôtel de Ville. (note de l’auteur)

[2] Le Commandant Virlet a quitté l’Armée après la Guerre et est, actuellement, directeur-adjoint de la Société des Chemins de fer Economiques. Décédé au début de septembre 1930, dans sa 54e année !