20 Octobre 1918

Enfin, ce nouveau déménagement est achevé et notre installation, qui me fait l’effet de devoir rester assez précaire, se poursuit cahin-caha…

Nous avons dû laisser des malades à Provins, entre autres, mon camarade Uxol[1], atteint de cette néfaste grippe, mais qui est, heureusement, en voie de guérison.

La popote, et par conséquent, mon logement, puisque j’habite la maison où elle se trouve, est distante de 15 ou 1800 mètres des bureaux ; c’est un peu beaucoup pour moi[2]. Par bonheur, nos voitures nous ont suivis et je compte bien m’en servir le plus possible. Certains camarades sont encore plus mal partagés que moi et ont 3 ou 4 kilomètres à parcourir quatre fois par jour, pour se rendre à leur service. Il est vrai qu’ils ont leurs jambes en bon état, eux.

Toutes ces villas que nous occupons présentent bien des inconvénients pour nous et pour moi en particulier, vers qui on se tourne pour obvier[3] à ces incommodités ; l’une de ces incommodités, et non la moins ennuyeuse, c’est que ces maisons, n’étant pas habitées par leurs propriétaires, il est impossible d’avoir des draps pour garnir les lits. Aussi a-t-il fallu que je me débrouille et obtienne qu’un hôpital à Chantilly m’en prête un certain nombre de paires.

Aujourd’hui, il tombe une de ces pluies d’automne qui semblent ne jamais vouloir s’arrêter et qui vous mettent du gris dans l’âme. En pleine forêt comme nous sommes, la lamentable impression que ce triste temps fait éclore, est encore bien plus aigüe. Gare aux crises de cafard !

Et pourtant, malgré cela, les bois sont bien jolis et quand une légère éclaircie se produit, on a plaisir à voir s’ébattre une nuée d’écureuils qui sautent gaîment de branche en branche ; et ces gracieuses bestioles ne composent pas, à elles seules, la faune de notre coin car des camarades viennent d’apercevoir un magnifique dix cors qui traversait tranquillement la route à cinquante pas d’eux. Le soir en rentrant, on entend aussi de temps en temps, le cri de la hulotte, ce sinistre ululement qui ressemble vaguement à un éclat de rire diabolique.

1918 10 20 cerf dix cors en forêt de Chantilly

Cerf dix cors en forêt de Chantilly (in http://10cors.free.fr/chph/chantilly/chantilly_007.html )



[1] Sur le capitaine Eugène Uxol, se reporter aux 30 janvier, 10 février, 10 août et 10 octobre 1918. (NDLR)

[2] Rappelons que Lucien a été blessé au début de la guerre, en octobre 1914 et qu’il gardera une jambe raide toute sa vie. (NDLR)

[3] Obvier : Faire obstacle à un évènement fâcheux; prendre les précautions nécessaires pour éviter sa survenue; remédier. (NDLR)