4 Novembre 1918

C’en est fait pour l’Autriche, elle a signé l’Armistice hier.

Voilà les Serbes rentrés complètement chez eux, les Italiens à Trente et à Trieste et, désormais, les Boches sont seuls contre tous les Alliés ! Malgré  leurs indéniables qualités guerrières et quoiqu’ils soient toujours de terribles adversaires, ils sont bien ébranlés et tout fait prévoir qu’ils vont bientôt être entièrement à notre merci.

Ah ! que ne suis-je encore au milieu de mes soldats pour vivre avec eux l’inoubliable minute où nos barbares ennemis demanderont grâce !

Lorsque nous étions à Provins, cela n’est pas si vieux, je rencontrais, presque chaque jour en allant déjeuner, un petit sous-lieutenant d’infanterie, je dis petit, non pas parce qu’il était sous-lieutenant, mais bien à cause de sa taille qui n’était pas très haute et parce qu’il était tout fluet ; il n’avait, d’ailleurs, à part cela, rien de bien particulier qui puisse attirer l’attention et j’aurais continué sans doute longtemps encore à le croiser sans faire plus attention à lui si l’on ne m’avait appris, un beau jour, qu’il appartenait au 2ème Bureau et était chargé spécialement et à peu près uniquement, de la rédaction du communiqué des opérations qui paraît deux fois par jour dans la presse. Homme de lettres en temps de paix, le sous-lieutenant Jean de Pierrefeu[1], c’est ainsi qu’il s’appelle, assume ces fonctions délicates, on peut le croire, car il s’agit de dire la vérité tout en ménageant l’opinion publique, depuis le courant de 1915 et l’on peut affirmer sans exagération, que les quelques lignes qu’il libelle chaque jour sont attendues et lues avec anxiété et avidité par des multitudes de gens et cela, dans les coins les plus reculés de notre pays.

1918 11 04 Jean de Pierrefeu pendant la guerre           1918 11 04 Jean de Pierrefeu âgé

                                       Jean de Pierrefeu pendant la guerre. (cf note ci-dessous)                                Jean de Pierrefeu âgé (1883-1940)

C’est d’après les renseignements fournis par les Armées et dont un résumé succinct est donné 2 fois par jour aux différents services du G.Q .G. –j’ai signalé cette particularité quelques temps après mon arrivée à la D.T.M.A.[2]- qu’il rédige ses communiqués bi-quotidiens.

Maintenant que nous appartenons au G.Q.G.A.[3], notre secteur postal ne porte plus, comme au G.Q.G. le n°1, mais le n°58.

1918 11 04 secteur postal 58  Le secteur postal n°58 disparu le 16 août 1918 avant d'être réutilisé après le 17 octobre 1918 pour desservir l'état major de Foch ainsi que la Direction Générale des Communications et Ravitaillement aux Armées et la Direction des Transports Militaires aux Armées avant de disparaître définitivement le 9 février 1919. (in http://cartesfm1418.pagesperso-orange.fr/obliterations/secteurpostal/tresor58.htm )

 

Pendant quelque temps également, ordre avait été donné de désigner les Grands Etats-Majors par un nom d’homme célèbre ; ainsi, l’Etat-Major du Maréchal Foch était devenu : Etat-Major Bacon[4], mais cette décision est maintenant tombée dans l’oubli.

Le Château du Prince de Broglie, qu’occupe actuellement la D.G.C.R.A., avait abrité, avant cette dernière, le Q.G. du Général Fayolle, commandant le G.A.R. –Groupe des Armées de Réserve.

Pour obvier à l’inconvénient de l’éloignement des logements des officiers, il m’a fallu, sur l’ordre de notre chef, demander à la D.S.A.[5], une dotation de 12 bicyclettes ; mais, par une idée assez baroque du Colonel Boquet, ce dernier n’a pas voulu que chaque machine soit affectée à tel ou tel officier. Elles doivent servir à la collectivité ; ce qui fait qu’elles sont remisées au bas de l’escalier de mon bureau et que personne ne s’en sert, sauf de temps en temps, un planton ou un secrétaire qui en enfourche une en contrebande. Aussi je m’attends bien, puisque personne n’est responsable de ces machines, à en voir disparaître quelques unes avant longtemps et je suis toujours occupé à en faire le recensement.



[1] Depuis la Guerre, sous le titre « G.Q.G. Secteur 1 », Jean de Pierrefeu a publié un ouvrage en deux volumes sur le Grand Quartier Général, ouvrage dans lequel il a rassemblé tous les souvenirs que lui a laissés un séjour de 4 années dans cette formation. C’est un petit chef-d’œuvre de fine observation, légèrement agrémenté, quelquefois, de la plus spirituelle ironie. Ayant moi-même appartenu au G.Q.G. et connaissant un bon nombre des personnages évoqués dans ce livre, on doit penser avec quel intérêt je l’ai lu. (note de l’auteur)

Jean de Pierrefeu (1883-1940)

L’histoire l’a oublié, pourtant, après la guerre, ses livres ont fait scandale, provoquant la fureur des officiers. Jean de Pierrefeu était chargé de rédiger le communiqué. Ce récit quotidien des combats était transmis à la presse et placardé dans les villes et les villages.

Qui était Jean de Pierrefeu?

Blessé, Jean de Pierrefeu ne peut plus combattre. L’armée utilise la plume allègre de ce journaliste, au sein de la section d’information. Il faut donner confiance au pays. Pierrefeu n’oubliera jamais son premier communiqué, en novembre 1915.  Sueurs froides : ne pas confondre Vosges et Alsace, Artois et Picardie; résumer les bombardements en évitant la monotonie, mais quand il transmet la trentaine de lignes au major général Pellé, celui-ci supprime tout et écrit « Rien à signaler sur l’ensemble du front »!

Pierrefeu est le loup dans la bergerie. L’œil grand ouvert, le journaliste note les tics et faiblesses des officiers qui pensent d’abord à leur carrière.  Les brevetés de l’école de guerre sont dans sa ligne de mire. Il les juge incapables de s’adapter à cette guerre nouvelle. Le cran, l’audace leur tiennent lieu de stratégie. « Dans toute cervelle militaire une croyance ferme existe, à savoir qu’un breveté  est apte à remplir tous les emplois ».

Chantilly, Beauvais, Compiègne, Pierrefeu est de tous les déménagements et il côtoie les grands chefs qui se succèdent au GQG : Joffre le mutique, Nivelle l’inquiet, Pétain le prudent, son héros.

Celui-ci ajoutera ce commentaire au dernier communiqué, écrit le 11 novembre 1918.  « Fermé pour cause de victoire »

(in https://france3-regions.francetvinfo.fr/hauts-de-france/picardie/oise/histoires-14-18-jean-pierrefeu-redacteur-du-communique-1168471.html ) (NDLR)

[2] D.T.M.A. : Direction des Transports Militaires aux Armées (NDLR)

[3] G.Q.G.A. : Grand Quartier Général des Armées Alliées (NDLR)

[4] Le lieu de l'Etat-major appelé GQGA est resté secret jusqu'à l'Armistice du 11 novembre 1918. Pour le désigner son nom de code était "Bacon". (in http://bombon77.canalblog.com/archives/2018/09/29/36743056.html )

[5] D.S.A. : Direction du Service Automobile. Pour plus d’explications, se référer au 10 févier 1918. (NDLR)