Souvenirs de Campagne - Grande Guerre 14-18

20 avril 2018

20 Avril 1918

20 Avril 1918

La vie commence à redevenir aussi monotone qu’elle l’était à Compiègne.

Il fait un temps tout à fait désagréable et froid. Quel vilain mois d’Avril !

Sous la poussée des événements, les gouvernements alliés ont, il y a quelque temps, décidé ce qu’ils auraient dû décider depuis de longs mois, c’est de nommer un Généralissime de toutes les Armées Alliées[1]. Ce nouveau commandant en chef est le Général Foch, qui présidait déjà à Versailles un Comité Interallié aux pouvoirs tout à fait limités et n’ayant guère que voix consultative. J’ai eu le Général Foch comme commandant de Corps d’Armée, au 20e Corps, pendant mon premier mois de campagne.

04 20 général Foch peint par Jules-Alexis Muenier

Le général Foch, Commandant en chef des Armées alliées sur le front français, portrait par Jules-Alexis Muenier (1863-1942) (in L’Illustration du 1er juin 1918, Coll. pers.)

Si cette sage décision avait été prise avant la dernière offensive allemande, il est presque certain que l’avance de nos ennemis aurait été autrement moins considérable.

Mon camarade Joubert, l’officier d’administration qui est avec moi, vient de profiter des récentes promotions trimestrielles et d’être promu officier d’administration de 1ère classe, c'est-à-dire à 3 galons, ce qui crée cette situation un peu paradoxale que, chef de la section du courrier, j’ai un sous-ordre qui possède un galon de plus que moi.

En revanche, d’autres membres de la D.T.M.A.[2], et non des moindres, qui s’attendaient à passer au grade supérieur, n’ont rien obtenu ; entr’autres, le commandant Lefort qui comptait bien être nommé Lieutenant-colonel et ne décolère pas d’être resté sur le carreau. Ce qui le rend encore plus furieux, c’est que le commandant Sacconney[3], le chef de la D.C.A.[4], son conscrit à l’X et qui n’est pas breveté, vient de recevoir son cinquième galon…Enfin, j’ai tenté de le consoler un peu en lui expliquant que, par le jeu des indemnités actuelles de charges de famille (il a 4 enfants), qui ne sont allouées que jusqu’au grade de chef de Bataillon inclus, il n’aurait pas perçu un centime de solde de plus s’il avait été promu au grade de lieutenant-colonel. Il a paru apprécier la justesse de mon raisonnement, mais je crois que, malgré cela, il aurait tout de même préféré qu’on lui donne sa cinquième ficelle. Baste, ce sera pour la prochaine fournée !

04 20 Madame Saconney en 1910

1910 : Jacques-Théodore Saconney envoie son épouse en cerf-volant pour vérifier la justesse de ses calculs (in http://cerfvolantancien.free.fr/saconney/saconney-ascensions.htm)

La D.T.M.A. vient de s’augmenter de deux nouveaux membres : deux officiers italiens dont la présence dans notre service est nécessaire, paraît-il, pour régler le transport des quelques unités italiennes (à peu près la valeur d’un corps d’armée, je crois) qui sont sur le front français.

Cette mission est composée, pour le moment, du Lieutenant-colonel Fiorenzoli et du Commandant Pezzi.

Le premier, qui est naturellement le chef de la mission, parle très correctement le français, le second, beaucoup moins bien ; aussi, nous trouvant à côté l’un de l’autre à table, ai-je entrepris de le perfectionner dans l’usage de notre langue et je constate avec plaisir qu’il fait de réels progrès. Il sait, en effet, maintenant, que le vin s’appelle du « pinard », le pain, du « bricheton », l’eau, de la « flotte », l’eau de vie, de la « gnole », etc, etc.



[1] C’est dans une des salles de l’Hôtel de Ville de Doullens, le 26 Mars 1918, que les chefs des gouvernements alliés (anglais – français) réunis en une sorte de conseil de guerre, ont décidé de réunir sous le commandement d’un seul Général –le Général Foch- la direction des opérations militaires de toutes les armées alliées. (note de l’auteur)

[2] D.T.M.A. : Direction des Transports Militaires aux Armées (NDLR)

[3] Orthographié par Lucien Proutaux avec deux c, le nom s’écrit en fait Saconney.  Jacques-Théodore Saconney, né le 18 janvier 1874 à Turin en Italie et mort le 14 juillet 1935 à Dijon, est un officier français, qui a été un général de division (armée de l'air française), un scientifique spécialisé dans la photographie aérienne et la météorologie, et un aérostier chevronné. Il est nommé lieutenant-colonel le 19 avril 1918. (Wikipédia)  Il est également connu pour avoir été responsable de l’activité « Cerfs-Volants » au sein de la section technique du Génie. (NDLR)

[4] D.C.A. peut signifier Défense Contre les Avions ou Défense Contre les Aéronefs. (NDLR)

Posté par Le Capitaine à 16:14 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,


18 avril 2018

18 Avril 1918

18 Avril 1918

Ouf ! le changement annoncé ces temps derniers, paraît enterré et il n’est plus question d’échelons léger, lourd ou moyen ; tout le monde reste ici jusqu’à nouvel ordre et on s’est contenté simplement d’installer un P.C.[1] pour le Général en Chef, à Chantilly.

Inutile de dire que cette solution me plaît tout à fait maintenant que nous sommes organisés à peu près convenablement ; la perspective d’un nouveau déménagement à entreprendre ne me souriait nullement et, en somme, on n’est pas plus mal ici qu’ailleurs.

Toutes nos installations ont été complétées par une équipe de sapeurs appartenant à une équipe du 5ème Génie, la 4ème S.O.B. (lisez 4ème Section d’Ouvriers en Bois) qui est stationnée à Romilly sur Seine, tout près d’ici. L’officier d’administration du Génie qui commande cette section, a bien fait les choses, trop bien même de l’avis des gens à l’esprit critique… Ainsi, ces gens ne trouvent-ils pas exagéré qu’il ait fait faire, pour la popote, de magnifiques tables à bridge, en chêne ciré et pliantes ? qu’il ait fait fabriquer pour les secrétaires du 5ème, des lits avec sommier élastique et métallique ? Allez donc vous donner de la peine pour en être si mal récompensé !

04 18 un aspect nouveau du champ de bataille illust 1er juin 1918

Un aspect nouveau du champ de bataille (avril 1918), Dessin de Georges Leroux (in L'Illustration n°3926, Coll. pers.). "Le dessin que je vous envoie, nous écrit M. Georges Leroux, vous donne le caractère de ces lignes où ont été arrêtés les Boches. Pas de tranchées continues, mais de petits éléments creusés en quelques heures, et dans lesquels quelques hommes se fourrent avec des mitrailleuses. La plaine verte est propre et vierge. Les premiers trous d'obus la défoncent. A gauche, une ligne de soldats, courbant le dos sous les "gros noirs", gagnent un tas de betteraves dans lequel une mitrailleuse est déjà installée. Au premier plan, d'autres organisent un trou d'obus tout frais (ou tout chaud plutôt). Un rouleau a été abandonné par les cultivateurs qui travaillaient là il y a quelques jours encore. A l'horizon, nos shrapnels couronnent les bois." 

[1] Abréviation pour Poste de Commandement (NDLR)

Posté par Le Capitaine à 16:59 - - Commentaires [1] - Permalien [#]
Tags : ,

15 avril 2018

15 Avril 1918

15 Avril 1918

Il semble que l’on soit parvenu à endiguer le Boche dans les Flandres. Il laisse notre front tranquille pour le moment et, ne pouvant arriver à le trouer, se reporte sur les Anglais qu’il juge plus faciles à refouler. D’ailleurs, là-aussi, on a dû faire appel à plusieurs de nos divisions pour épauler nos alliés.

04 15 Clémenceau sur le front britannique des Flandres

M. Clémenceau sur le front britannique des Flandres. Le général Plumer (à gauche), commandant l’armée britannique déployée d’Ypres à Béthune, montre au chef du gouvernement français (au centre) une carte du terrain des opérations en cours. (in L’Illustration du 27 avril 1918, Coll. pers.)

Ces derniers événements militaires me rappellent notre campagne en Artois d’octobre 1914 où nous avons été jetés au devant de l’ennemi pour arrêter, au tout au moins, retarder sa marche foudroyante vers la mer.

En somme, il a recommencé sa même manœuvre débordante, avec cette différence qu’en 1918, il a trouvé devant lui des positions solidement établies qui n’existaient pas en 1914…

Posté par Le Capitaine à 16:06 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

13 avril 2018

13 Avril 1918

13 Avril 1918

Les Gothas ont été sur Paris hier soir et ont encore causé beaucoup de dégâts et fait trop de victimes.

La « Bertha » a recommencé à tirer.

04 13 Bertha & Gotha

La grosse Bertha et les Gothas (in http://a141.idata.over-blog.com/4/72/81/23/BerthaGotha.jpg )

Posté par Le Capitaine à 16:05 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,

12 avril 2018

12 Avril 1918

12 Avril 1918

Encore des bouleversements en perspective … Le Grand Quartier Général va se scinder en deux éléments, un échelon léger, qui s’installera avec le Général en Chef, à Chantilly, un échelon lourd qui restera ici ; mais, naturellement, tout le monde, afin de n’être pas éloigné du soleil et de risquer de tomber ainsi dans l’oubli, veut faire partie de l’échelon léger, ce qui fait que celui-ci est fortement menacé de devenir beaucoup plus lourd que l’échelon lourd lui-même !

Le colonel Boquet et le commandant Lefort partent, le commandant Gérard aussi, et il n’est pas jusqu’au commandant Berger, et ses trains sanitaires, qui ne croit indispensable de suivre le trot.

04 12 Les sentiers de la gloire

« … tout le monde veut faire partie de l’échelon léger” (in http://www.grignoux.be/dossiers/288/Sentiers_de_la_gloire )

Quant à moi, je dois rester ici avec ma section du courrier.

A quoi rime cette nouvelle et lumineuse idée ? Je me le demande en vain, mais ce qui est certain, c’est qu’on aurait bien dû prendre cette décision lors du dernier déménagement, on aurait, de la sorte, réalisé une économie considérable et d’argent, et d’efforts perdus.

Posté par Le Capitaine à 16:53 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , ,


08 avril 2018

8 Avril 1918

8 Avril 1918

Le temps est affreux ; il pleut sans discontinuer et il fait froid. Que nos pauvres soldats sont donc à plaindre et que grands sont leur mérite et leur courage de résister comme ils le font aux furieux assauts des ennemis, tout en pataugeant dans la boue jusqu’au genou. Il est vrai qu’ils peuvent dire comme le grand Turenne : « Ce qui me console de ce qu’il pleut sur mon armée, c’est qu’il pleut également sur celle d’en face ! » Et les Boches doivent prendre quelque chose aussi car les cataractes du ciel ne les épargnent pas davantage que nous.

04 08 Troupes canadiennes

Le temps est affreux, les troupes canadiennes dans la guerre (in https://fr.greatwarcentre.com/2017/04/01/1914-1918-la-guerre-du-canada-la-bataille-de-passchendaele-et-la-reorganisation-du-corps-canadien-1917-1918/ )

 04 08 Premières journées de l'offensive allemande J Simont Illust 6 avr 18

Premières journées de l'offensive allemande par José SIMONT GUILLEN, dit José SIMONT (1875-1968): Peintre et dessinateur d'origine espagnole, il a été un des principaux collaborateurs de l'Illustration, entre la Belle Epoque et les années 1940 (Illustration du 6 avril 1918, coll. Pers.)

 04 08 tableau de François Fleming

« Il pleut sans discontinuer et il fait froid » Tableau de François Flameng (1856-1923) (L’Illustration du 27 avril 1918, Coll. pers.)

 04 08 Dans la bataille, la contre-attaque française

Dans la bataille, la contre-attaque française, dessin de José Simont (in L’Illustration du 20 avril 1918, Coll. pers.)

 

La « Grosse Bertha » laisse les Parisiens en repos pour le moment. Serait-elle démolie ?

Posté par Le Capitaine à 11:55 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

04 avril 2018

4 Avril 1918

4 Avril 1918

Le front, qui s’était un peu calmé depuis quelques heures, est de nouveau en effervescence. Les Boches viennent d’attaquer, mais il y a tout lieu d’espérer que cette fois, ils se heurteront à une barrière infranchissable.

04 04 ruines fumantes de Mailly-Raineval

Illustration des affrontements en ce 4 avril 1918 : « Le 4 avril, violents assauts, sur un front de 15 kilomètres, depuis Cantigny jusqu'à Hangard.Il s'agit encore d'atteindre la voie ferrée Paris Amiens, et l'ennemi lance dans cette opération 15 divisions, dont 7 divisions fraîches. Ce sont là des troupes d'élite, et le choc est rude sur cette dernière partie, le plus récemment soudée de notre ligne.Mailly-Raineval, Morisel, Castel, le bois de l'Arrière Cour sont  enlevés par les Allemands, tandis que dans la région de Villers-Bretonneux, entre l'Avre et la Somme, 10 divisions refoulent Rawlinson de Marcelcave et de Hamel. » (texte & photo extraits de http://chtimiste.com/batailles1418/1918lys.htm )

Posté par Le Capitaine à 16:53 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

03 avril 2018

3 Avril 1918

3 Avril 1918

On se souvient que la bonne dame au nom de qui était établi mon billet de logement, en s’apercevant que j’étais blessé, n’avait pas voulu qu’il soit dit qu’elle me refuserait l’hospitalité et m’avait, dans un élan généreux, donné sa propre chambre… Eh bien ! elle s’est sans doute ravisée depuis, car elle a signalé au commandement qu’un de ses petits-enfants était atteint de la scarlatine et le résultat de cette démarche a été que l’on m’a fait déménager en vitesse. Je n’affirmerais pas, par exemple, que cette maladie soit bien réelle, mais le plus clair de l’histoire, c’est que me voici installé dans un nouveau logement, avenue de la Gare, et, comme par hasard, encore chez une vieille dame ! Celle-ci me paraît assez bavarde et m’a déjà raconté toute son histoire et ses revers de fortune. Elle s’est beaucoup inquiétée de ma conduite, auprès de mon ordonnance, et de savoir si j’étais un homme menant une vie bien réglée et, sur l’assurance formelle qu’il lui a donnée qu’avec moi, elle n’avait rien à redouter à ce sujet, elle s’est rassérénée et m’a accepté comme locataire. Je tâcherai de ne pas faire mentir ce brave Bessault[1] et de justifier l’excellente réputation qu’il m’a faite, mais, néanmoins, il est probable que je ne resterai pas éternellement ici car je suis très éloigné de mon bureau et de la popote.

04 03 Provins La Gare

Gare de Provins en 1918 (in https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=14868719)

A propos, celle-ci a trouvé à s’installer encore très confortablement dans un petit hôtel actuellement inhabité. C’est moins luxueux, bien entendu, qu’à Compiègne et nous en sommes réduits à n’utiliser que notre seul matériel puisque la maison est vide, mais nous disposons d’une vaste et belle salle à manger, d’une petite pièce destinée au même usage, d’une très grande cuisine et nous avons, en outre, la jouissance du jardin, des communs, écuries, etc.



[1] Nous venons de faire connaissance de l’ordonnance les 25 et 26 mars (NDLR)

Posté par Le Capitaine à 16:24 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,

31 mars 2018

Fin Mars 1918

Fin Mars 1918

Nous avons déjà fait connaissance de Jean Droit, sergent au 226ème Régiment d’Infanterie, dans lequel servait Lucien Proutaux au début de la guerre, en tant que lieutenant. Les deux hommes s’étaient pris d’une amitié qui ne faiblira pas jusqu’à la mort. Jean Droit s’est révélé être l’un des plus grands illustrateurs de la Grande Guerre et a apporté un témoignage extrêmement intéressant sur la vie dans les tranchées. Dans la cantine de guerre de Lucien, j’ai eu le bonheur de trouver deux œuvres originales et inconnues du sergent Jean Droit, qu’il avait offertes à son lieutenant, en témoignage de son amitié et de son estime. Je me permets ici, de les republier pour rafraîchir la mémoire du lecteur.

08 28 Jean Droit Aquarelle (1)

L’enlèvement des Allemands – Bois de Crévie- Meurthe-et-Moselle, 28 août 1914, aquarelle de Jean Droit (Coll. pers.)

09 13 croquis de guerre Jean Droit

Croquis d'un combattant d'Afrique du Nord trouvé dans la cantine du capitaine Lucien Proutaux, signé du sergent Jean Droit, 226e R.I. (Coll. pers.)

Par ailleurs, L’Illustration n°3917 du 30 Mars 1918 a fait paraître une magnifique série de portraits de combattants esquissés par Jean Droit que j’ai le plaisir de vous montrer, suivis d’un article paru dans le même magazine, le 20 Avril 1918, à propos d’une exposition de dessins et d’aquarelles de l’artiste dans une galerie parisienne.

Jean Droit L'Agent de liaison Ill 3917 Jean Droit Le Canonier de 17 Ill 3917

 

L'agent de liaison                                                                      Le brancardier

 

 

Jean Droit Le Grenadier Ill 3917 Jean Droit Le Mitrailleur Ill 3917

 

Le grenadier                                                                                 Le mitrailleur

Jean Droit Le Voltigeur Ill 3917 Jean Droit Le Grenadier-Fusilier Ill 3917

 

Le voltigeur                                                                          Le grenadier-fusilier

 Jean Droit Le Téléphoniste Ill 3917 Jean Droit Le Fusilier-Mitrailleur Ill 3917

 

Le téléphoniste                                                                                Le fusilier-mitrailleur

Jean Droit L'Observateur Ill 3917 Jean Droit Le Canonier de 17 Ill 3917

 

L'observateur                                                                      Le canonier

1918 04 20 expo Jean Droit

Exposition Jean Droit à la galerie Devambez à Paris en avril 1918.

Posté par Le Capitaine à 16:31 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : ,

30 mars 2018

30 Mars 1918

30 Mars 1918

Les pièces à longue portée, que les Parisiens ont baptisées « Bertha », continuent à faire pleuvoir leurs projectiles sur la Capitale.

Les journaux de ce matin nous apprennent qu’un de ces obus est tombé hier, vendredi-saint, sur une église de Paris, au cours d’un office, alors que l’édifice était rempli de fidèles. Un pilier s’est effondré faisant dans sa chute, un nombre considérable de victimes[1]. Comme on le voit, nos chevaleresques ennemis font, plus que jamais, la guerre aux faibles et aux innocents. Aussi, je me félicite tous les jours davantage de savoir les miens loin de ces turpitudes.

1918 03 30 effondrement voute saintgervais

Effondrement de la voute de l’église St Gervais (in https://www.herodote.net/almanach-ID-3295.php )

Depuis notre départ, notre ancienne résidence a encore bien souffert des bombardements par avions. La nuit qui a suivi la dernière que j’y ai passée, une torpille est tombée sur le collège qui se trouve dans le voisinage immédiat du Château, et l’a à peu près complètement anéanti*. (* au cours des bombardements par avion de 1918, le Château a reçu 7 torpilles qui ont percé plusieurs de ses plafonds).

Il n’y a plus âme qui vive dans la ville, paraît-il.

En raison de la tournure prise par les événements, et ainsi qu’il fallait s’y attendre, les permissions sont suspendues jusqu’à nouvel ordre. Je n’ai pas été trop surpris par cette décision, car tout faisait prévoir qu’elle était imminente, mais je n’en suis pas moins tout désorienté en ce qui concerne ma permission dont la venue me semble, maintenant, tout à fait hypothétique.

Aujourd’hui, les nouvelles des Armées sont un peu meilleures ; la ligne tend à se stabiliser et, si nous tenons le coup et ne nous laissons pas percer, c’est la défaite assurée du Boche, car il attaque avec toutes ses ressources et, lorsqu’elles seront épuisées, ce sera fini ; mais il nous est donné de constater une fois de plus qu’il ne nous faut compter que sur nous-mêmes et non pas sut les autres…

Amiens, la Capitale de ma petite Patrie, n’en continue pas moins à être très menacée par l’avance allemande. La ligne de Calais, quoique n’étant pas encore coupée, n’est plus utilisable, car elle est, dans une partie de son parcours, vers Clermont, notamment, sous le feu des canons de campagne ennemis. Aussi, les trains sont-ils, à présent, acheminés par Beauvais et Abancourt ; la construction d’une nouvelle ligne est même, je crois, décidée, les Sapeurs du 5e seront chargés de ce travail.

Inutile de dire que tout le monde est sur les dents à la D.T.M.A. Le service de nuit est exclusivement assuré par les officiers supérieurs, les Commandants Lefort, Gérard, Berger, Virlet, car les transports de troupe s’effectuent sans arrêt et à une densité de courant extraordinaire et il est indispensable que, de nuit comme de jour, se trouve présent un officier ayant l’autorité et la compétence nécessaires pour prendre des décisions et parer sans retard à tout incident.

Parmi les officiers que je viens de nommer, figure le Commandant Virlet dont je n’avais pas encore eu l’occasion de parler jusqu’ici. Cet officier n’est pas un nouveau venu à la D.T.M.A. ; il en fait même partie depuis le début de la Guerre, je crois, mais il remplit les fonctions d’agent de liaison de ce service, auprès du Ministre des Travaux Publics et des Transports et, jusqu’au 25 Mars, il était à demeure à Paris et venait à Compiègne une fois ou deux par semaine environ.

C’est encore un Sapeur breveté[2], très sympathique et avec lequel je m’entends fort bien. Il est en bons termes, paraît-il, avec le Ministre Claveille et nous amuse souvent à table en nous racontant des histoires sur ce dernier qu’il appelle « le Pépère ».

On sait que le cité provinoise est traversée par deux petites rivières : la Voulzie et le Durthein. La première a été chantée par le poète Hégésippe Moreau qui, sans être un enfant de Provins, y a vécu de longues années et, en venant ici, je m’apprêtais à goûter la poésie de cette petite rivière qui avait inspiré le mélancolique et charmant poète ; mais grande a été ma déception, ou plutôt ma désillusion, car le cours d’eau en question est bien loin de répondre à l’image que l’on s’en fait en lisant le poème qui porte son nom. En dehors de ce qu’il n’a rien de particulièrement joli, il sert de dépotoir et de fosse d’aisance aux habitations construites sur ses rives… Allez donc vous fier à ce que racontent les gens qui parlent le langage fleuri des Dieux !



[1] Les communiqués officiels ne mentionnaient pas le nom de l’Eglise bombardée, mais, par la suite, nous avons su qu’il s’agissait de l’Eglise St Gervais, située derrière l’Hôtel de Ville. (note de l’auteur)

[2] Le Commandant Virlet a quitté l’Armée après la Guerre et est, actuellement, directeur-adjoint de la Société des Chemins de fer Economiques. Décédé au début de septembre 1930, dans sa 54e année !

Posté par Le Capitaine à 16:34 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , ,