Souvenirs de Campagne - Grande Guerre 14-18

31 août 2016

Entre août et septembre 1916

Entre Août et Septembre 1916

Note de la rédaction: le texte qui suit est incomplet. En effet, le feuillet précédent a disparu. On peut supposer que le Capitaine Proutaux a exprimé les premières impressions ressenties au cours de sa nouvelle affectation. Il décrit ici l’arrivée dans son bureau d’un sous-officier qui s’adresse à lui, le prenant pour son frère aîné, Maurice Proutaux. On se souvient que celui-ci, incorporé dans un corps de territoriaux, a été fait prisonnier dès les débuts de la guerre et se trouve actuellement retenu dans la forteresse de Torgau[1], en Allemagne orientale.

 … d’un autre Proutaux. Il s’excusait et se retirait déjà quand, en riant franchement de sa méprise, et surtout de sa mine décontenancée, je lui appris que, si je n’étais pas celui qu’il cherchait, j’étais son frère ; son visage alors s’éclaira et je lui donnai, sur l’heure, des renseignements sur le sort de son ancien camarade. Ce sergent s’appelait Charpentier et, en partant, il m’a chargé, lorsque la chose me serait possible, de transmettre son bon souvenir à mon frère, ce que je n’ai pas manqué de faire à la première occasion. 

Lucien & Maurice Proutaux les deux frères, à gauche Lucien (1881-1937), à droite Maurice (1876-1956)

 

 


[1] Sur la forteresse de Torgau et le sort des prisonniers français, consulter les titres suivants : 1er janvier 1915, la prison-forteresse de Torgau.

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10 juillet 2016

10 Juillet 1916

10 Juillet 1916

Me voici installé depuis une dizaine de jours ; j’ai eu le temps de prendre contact avec tous ceux dont je vais probablement partager la vie pendant plusieurs mois.

Quelques mots d’abord sur le service auquel je suis pour le moment affecté :

Le Secteur A du service de garde voies et communications est, comme son nom l’indique, chargé de la surveillance des voies ferrées sur les lignes les plus importantes des réseaux du Nord, de l’Est, du P.L.M et de la grande ceinture[1] et de certains points particulièrement délicats, viaducs, ponts, usines électriques, etc, etc.

Actuellement, 5500 hommes[2], échelonnés le long des lignes précitées, sont encore employés à cette surveillance et cet effectif a atteint jusqu’à 7000 hommes dans les premiers mois de la Guerre.

 

train pendant la bataille de Verdun

En gare de Verdun, pendant la bataille(de février à décembre 1916) , train sanitaire atteint de milliers d’éclats d’obus

 (in https://philapostelbretagne.wordpress.com/2016/02/06/les-trains-sanitaires-de-14-18/)



[1] P. L .M & grande ceinture : PLM désigne l'ancienne Compagnie des chemins de fer de Paris à Lyon et à la Méditerranée, l'un des ancêtres de la SNCF, ainsi que sa ligne principale, la Ligne de Paris-Lyon à Marseille-Saint-Charles ; la ligne de la grande ceinture de Paris dite Grande Ceinture est une ceinture périphérique ferroviaire autour de Paris à une quinzaine de kilomètres en moyenne du boulevard périphérique. Sa construction fut décidée vers la fin du xixe siècle pour assurer l'interconnexion des lignes radiales reliant la capitale à la province et soulager la ligne de Petite Ceinture créée précédemment. (in Wikipédia). Pour un récit complet de l’histoire du P.L.M., lire l’intéressant article de l’Express (http://www.lexpress.fr/informations/il-etait-une-fois-le-plm_642601.html ) publié le 30/05/2001. NDLR

[2] Les hommes appartiennent pour une partie, la moins importante, à la classe 1880 –service armé- ; l’autre partie, de beaucoup la plus nombreuse, est composée d’auxiliaires de classes un peu plus jeunes. Note de l’auteur.

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28 juin 2016

28 Juin 1916

28 Juin 1916

J’ai vu mon nouveau chef ce matin. Il doit, en effet, avoir un certain âge, mais son accueil, contrairement à ce que je pouvais penser, n’a pas été trop malgracieux ; il m’a semblé, par exemple, un peu surpris de mon arrivée et, d’après ce que j’ai pu comprendre, ayant demandé un officier depuis un temps assez long, et ne voyant venir personne, il ne comptait plus que sa demande recevrait satisfaction.

Ne voulant pas, suivant sa propre expression, « m’emboîter » immédiatement, et m’a dit de ne revenir que le lendemain pour prendre possession de mon service.

Gare de l'Est La Gare de l'Est, siège du S.G.V.C.

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27 juin 2016

27 Juin 1916

27 Juin 1916

Pour éclaircir ce mystère, je ne vois pas d’autre moyen que de retourner au Ministère et là, j’apprends que le secteur A du service de Garde  des Voies & Communications a son siège à la Gare de l’Est. Je suis désigné pour suppléer et, par la suite, remplacer le Lieutenant Carrangeot[1], qui remplit, à ce service, les fonctions de Major et d’officier d’habillement, fonctions qu’il est obligé d’abandonner pour cause de maladie.

Je suis donc fixé, mais que voilà donc un servie bien peu reluisant pour un ancien commandant de compagnie d’un des plus beaux, sinon le plus beau, régiments de la 70e Division ! Enfin, s’il m’est permis, là encore, de me rendre un peu utile, j’en serai bien heureux.

Pour aujourd’hui, je me contente de faire de nouveaux adieux à l’Hôpital que je quitte pour la seconde fois et de me rendre à l’Etat-Major du Général commandant le Département de la Seine, duquel dépend mon nouveau service. Là, je vois le chef d’Etat-Major, le commandant Dumolin[2], celui-là même qui m’a remis ma croix de guerre il y a plusieurs mois. Il me reçoit très aimablement, me donne quelques renseignements sur le secteur et son chef, un très vieil officier, le Lieutenant-Colonel Welter, d’une certaine valeur, mais d’un caractère pas très facile, me dit-il. Il me remet, en outre, une copie de la décision relative à mon affectation et dont voici le texte :

                                                                       Paris le 26 Juin 1916

Le Général de Division Dubail, Gouverneur Militaire de Paris à Monsieur le Général Commandant le Département de la Seine

 

Le Ministre fait connaître par message téléphoné du 24 Juin, n°5480 C/I, que le Lieutenant Proutaux, du 226e d’Infanterie, en traitement à l’Hôpital auxiliaire n°49, à Paris, est affecté au S.G.V.C. Secteur A.

M. le Directeur du Service de Santé a reçu l’ordre d’inviter cet officier à rejoindre son nouveau poste le plus tôt possible.

(Réponse à la transmission du 30 Mai dernier n°2155 G.V.C.)

P.o. Le Chef d(Etat-Major

Signature : illisible

 

Copie conforme notifiée pour exécution à Mr le Commandant du Secteur A du Service de G.V.C.

Paris, le 27 Juin 1916

Le Général

Commandant le Département de la Seine

P.o. Le Chef d’Etat-Major

Signé : Dumolin.

 

Muni de ce papier, je me présenterai demain matin à mon nouveau chef à la Gare de l’Est.

Quelques portraits des G.V.C, extraits de "Forum Militaire" (http://www.forum-militaire.fr/topic/2613-portraits-en-photos-des-combattants-de-1418/#comment-43530)

un bon vieux territorial ayant le fonction de garde-voies garde-voie en 1915

à gauche: "Un bon vieux Territorial ayant la fonction de garde-voies"; à droite: "Garde-voies en 1915".

GVC en 1915 fusil Gras cartouchière baïonnette brassard G.V.C en 1915, fusil Gras, baïonnette, cartouchière et brassard.


[1] Je trouve trace à deux reprises d’un lieutenant Carrangeot, dans les lois et décrets parus au J.O. de la République Française : en 1904, il est passé du 24e R.I. au 18e, puis en 1906, du 18e au 59e R.I. Auparavant, un sous-officier du nom de Carrangeot fut admis à l’école militaire de St Maixent en 1898 (in La France Libre n°1133 du 16 mars 1898). Ceci pourrait être le parcours militaire de cet officier de carrière né aux alentours de 1878.(NDLR)

[2] Commandant Dumolin : voir le 2 mars 1916. (NDLR)

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26 juin 2016

26 juin 1916

26 juin 1916

Un pneu tout-à-fait urgent me réclame impérieusement rue de la Chaise[1]. Il faut dire que, quoique comptant toujours à l’Hôpital, je n’y couche plus depuis un certain temps et n’y fais plus qu’une brève apparition un jour sur deux pour me faire panser. Cette convocation précipitée avait pour but de me donner communication d’une note du Directeur du Service de Santé du G.M.P[2] me prescrivant que, étant affecté à un emploi d’officier-comptable au secteur  A du S.G.V.C.[3], du G.M.P., j’avais à rejoindre mon poste dans le plus bref délai.

Cette nouvelle ne me surprend pas outre mesure car, vers le mois de février dernier, pensant que, malgré mon invalidité, je pourrais rendre quelques services dans un emploi sédentaire quelconque, j’avais tenté une démarche au Ministère de la Guerre. Un camarade m’avait conseillé de voir, à cet effet, le chef ou l’un des sous-chefs du Cabinet du Ministre, ce que j’avais fait. J’avais donc été reçu par l’un des sous-chefs, le lieutenant-colonel Eychenne qui m’avait accueilli fort courtoisement et, après avoir soigneusement noté mes aptitudes particulières, m’avait promis de s’occuper de moi et de me trouver une place.

Là-dessus, le Ministre, qui était alors Gallieni, avait dû se démettre de ses fonctions pour raison de santé et était même décédé depuis ; avec son successeur était arrivé un personnel nouveau et, depuis longtemps, je ne comptais plus que ma démarche serait suivie d’un résultat quelconque.

Général Gallieni gouverneur de Paris puis ministre de la guerre 1849-1916 Le général Gallieni (1849-1916) , gouverneur militaire de Paris en 1914, puis Ministre de la guerre jusqu'en mars 1916.

Eh bien ! j’étais dans l’erreur puisque près de cinq  mois après, je recevais une affectation.

Mais, voilà ! Où peut bien se trouver le Secteur A du S.G.V.C. du G.M.P. ?

convocation secteur A SGVC voici une convocation pour le fameux Secteur A du S.G.V.C datant de 1914.



[1] Lieu où se situe l’hôpital militaire où Lucien Proutaux est demeuré de longs mois en raison de ses blessures. (NDLR)

[2] G.M.P. : Gouvernement militaire de Paris, créé en 1873, suite à la guerre de 1870, mais le rôle de gouverneur militaire de Paris remonte à la Guerre de Cent Ans. Durant la guerre de 14-18, se sont succédé à ce poste les  généraux : Gallieni, Maunoury, Dubail et Guillaumat.  (NDLR)

[3] S.G.V.C. : "Service des Gardes Voies de Communications". Dès l'entrée en guerre de la France en août 1914, plus de 200 000 hommes sont mobilisés pour le service de la garde des voies de communication, et rejoignent leurs postes de garde répartis dans toute la France, avec pour mission de surveiller les voies de chemins de fer, les lignes télégraphiques et bien d'autres infrastructures stratégiques dans le contexte de guerre (NDLR)

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31 mai 2016

Fin Mai 1916

Fin Mai 1916

Dans le courant du mois, j’ai eu la visite de mon ancien compagnon de la chambre « Coquelicots », Léandri[1]. Il a obtenu d’être affecté à Paris, à un très vague service au Val de Grâce et en est très content. En outre, il arbore fièrement une rosette rouge qui lui a été remise il y a quelques mois. Tous les bonheurs à la fois, quoi !

Le Colonel Polacchi[2], dont j’ai parlé plus haut, est, de son côté, venu voir une fois ou deux, un de mes camarades de la chambre Borghèse. Ce camarade est lieutenant au 170e et le Colonel a commandé ce régiment. Rien de plus drôle que la conversation de cet excellent Corse qui peut aisément, une heure durant, ne causer que de lui, ou de sujets qu’il ramène toujours à lui, sans la moindre fatigue. Parlant d’un ancien officier de leur régiment, tué à l’ennemi, d’ailleurs, il disait à notre camarade : « Un tel, il n’était pas brave du tout… C’est moi qui lui ai appris à être brave. Je l’ai fait appeler un jour et je lui ai dit : ce n’est pas difficile d’être brave, faîtes comme moi, imitez-moi, et vous serez brave. Il a fait comme je lui disais et il est devenu brave… » Et ceci raconté, ce qui lui donne encore plus de saveur, avec l’accent méridional que l’on pense et qu’il m’est impossible de reproduire ici ! Inutile de dire que les autres auditeurs et moi devions nous tenir à quatre pour ne pas pouffer en entendant ce discours.

L'Est Républicain du 16 juillet 1917

Le Général Pollacchi a du mal avec l'orthographe de son nom... (16 juillet 1917)

Photo

Le Colonel puis Général Joseph-Marie POLLACCHI né en 1858. (in http://www.distance-fromto.com/instagram/camille_pollacchi/2314305850)

[1] Se référer aux dates suivantes : 26 octobre 1914, 1er janvier 1915, 16 mars 1915, 20 mai 1915. (NDLR)

[2] Pollacchi, également orthographié à tort Pollachi, Polacchi, et même Pellachi,  est cité au 20 mars 1916. On retrouve sa trace à plusieurs reprises, en 1917, lors d’un défilé (voir encadré ci-dessus), puis en 1919, à propos d’une conférence de Léon Daudet, interdite : « Conférence que devait faire M. Léon Daudet, directeur de l'Action française, le 15 mai 1919, au théâtre des Nations à Marseille sur le Courbe de la guerre et que vint interdire au dernier moment, sur la sommation de la bande à Caillaux, un ordre du général Polacchi. »

Voici des éléments très complets de sa biographie, fournis par son arrière arrière petite-fille, recoupant les quelques indications que nous donne Lucien Proutaux : « Joseph-Marie POLLACCHI , fils de Ange Marie et de Dame Séraphine Natali, est né  le 31 mars 1858, à Cervione, en Corse. Il est engagé volontaire, le 4 juin 1876, au 29ème régiment d'infanterie, puis entre à l'école militaire, le 21 avril 1884. Joseph se marie en 1896 à Amélie Hertz. Il est papa de deux fils, Charles et Louis, ainsi qu'une fille, Marie-Thérèse. Il a participé à de nombreuses grandes batailles, comme celle de Mulhouse, il y reste du 6 août au 16 août 1914. En septembre, Joseph est blessé par balle à l'épaule droite. Il intègre le groupe des chasseurs alpins du 7ème corps d'armée, en septembre 1914 en tant que lieutenant colonel et il l'est aussi pour la 126ème  brigades d'infanterie. En 1914, il combat à Harbonnières, dans la somme, le 30 août. A la chappelle en Serval, le 2 septembre et à Bouillancy, dans l'Oise, le 6,7 et 8 septembre. Ensuite, à Montigny-Longrain dans l'Aisne, le 10 septembre. Il combat sur le plateau de Nouron le 13 septembre là oú il a été blessé. Puis, il est blessé par des éclats d'obus au niveau de la clavicule gauche, le 3 novembre en participant à la bataille de Fontenoy et au dessus de la précédente blessure. En 1915, il change de grade, il devient colonel de la 95ème brigades d'infanterie, en mai. Joseph participe à la bataille de Verdun, en de multiple endroit comme à Douamont oú il est blessé par un éclat d'obus dans le mollet droit, le 7 mars. Le 21 juin 1915, Joseph est commandeur de la Légion d'honneur. En juin 1916, il devient général de la 95ème brigades d'infanterie et en fin 1916, il est commandent de la 303ème brigade en tant que général de brigade. Puis en décembre 1916, il est commandent de la 151ème division. En 1917, il change de grade plusieurs fois, il est général de division , en avril, commandent du département de la Seine et de la place Paris. Il redevient civil en 1919.

C'était mon arrière-arrière grand-père.   Biographie réalisée par Camille POLLACCHI. »

 (in http://www.distance-fromto.com/instagram/camille_pollacchi/2314305850)   (NDLR)

 

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06 avril 2016

6 Avril 1916

6 Avril 1916

La bataille autour de Verdun continue à faire rage ! Tous les jours, l’Ambulance reçoit de nouveaux blessés, officiers ou hommes de troupe, qui arrivent de cette infernale contrée et sont, tous, unanimes à dire que jamais, jusqu’ici, les bombardements n’avaient atteint un pareil degré de formidable intensité. Un petit chasseur, étendu sur un brancard, que je viens d’interroger tout échauffé encore de la bataille qu’il a quittée il y a 48 heures à peine, m’a dit : « Rien de plus épouvantable que la vie qu’on mène là-bas, mon lieutenant. Tout ce que vous pouvez imaginer de plus fantastique est largement dépassé ; mais ils ne passeront pas… » C’est la formule qu’ils répètent tous, ceux qui en arrivent, et elle a trouvé naissance dans la proclamation qu’a faite aux troupes dont il prenait le commandement, le grand chef désigné parle le haut commandement pour diriger les opérations dans cette région, le Général Pétain.

Je pensais bien que, la 70e Division étant de toutes les fêtes, elle avait dû, certainement, faire un tour à Verdun.

Je ne me trompais pas et la certitude m’en a été donnée hier par un mot reçu du Dr Hanns[1] ; mais ce mot, daté de l’hôpital mixte de Bar-le-Duc, n’est pas écrit de sa main… En voici d’ailleurs la teneur : « J’ai été, moi aussi, blessé le 21 Mars devant Douaumont. Un éclat d’obus m’a atteint au bras droit et m’a causé une très grave blessure. J’ai eu la chance d’échapper à l’amputation et, malgré des complications qui ont aggravé mon état vers le 7e jour, je commence à aller mieux. Malheureusement, ma main droite, qui a été dès le début paralysée, l’est encore et il est à craindre qu’elle ne le reste. On pense m’envoyer à Paris, à la Salpêtrière, dans quelques jours, auquel cas je vous préviendrai.

J’ai eu, 6 jours avant ma blessure, le plaisir d’être nommé chevalier de la Légion d’Honneur (officiel du 29 mars).

Le Capitaine Baud de notre Bataillon, adjudant au commencement de la campagne, a été tué le 26, au cantonnement, à Belrupt. »

Ainsi, lui aussi, cet excellent camarade, il a fallu qu’il y passe ! Avec lui disparaît du Régiment le dernier de ceux qui composaient, en officiers, les cadres du 5e Bataillon du 226e

Si seulement, comme il le laisse espérer, il pouvait être évacué sur Paris !

Nous avons un nouveau compagnon de chambre arrivé depuis peu, toujours de la même contrée. C’est le capitaine du Hagouët[2], fils du colonel du Hagouët, député du Morbihan. Il appartient au 70e, un de nos anciens Régiments, et, par lui, j’ai pu avoir quelques renseignements sur un certain nombre d’anciens et bons camarades.

Yves de Poulpiquet du Halgouët 1886-1917 "C'est le capitaine du Hagouët, ... un très chic type"

Il a été blessé au bras, assez légèrement, d’ailleurs, heureusement pour lui. Passé sur sa demande, de la Cavalerie (à la mobilisation, il était officier de réserve au Régiment de Dragons d’Angers) dans l’Infanterie, c’est un très chic type.

Grâce à ses relations, il est assez bien tuyauté et c’est de lui que je tiens l’anecdote suivante, relative aux événements qui se déroulent actuellement à Verdun : au milieu d’une des premières nuits qui ont suivi le déclenchement de l’offensive allemande, le Général de Castelnau qui, en ce moment, est au G.Q.G.[3] comme adjoint au Généralissime, préoccupé à juste titre par l’avance foudroyante de nos ennemis, va trouver Joffre et le réveille au cours de son premier sommeil (il est de notoriété publique, dans toute l’armée, que le Grand-Père, ainsi l’ont surnommé les soldats, dort bien et à heures régulières) et lui dit : « Mon vieux camarade, l’heure est venue des décisions énergiques ; il faut absolument aller sur place et prendre, sans perdre un instant, les dispositions que nécessitent les circonstances ». après quelques discussions, Joffre, qui ne se dessaisit pas aisément de la moindre parcelle de son autorité, laissait partir son adjoint avec pleins pouvoirs pour prendre telles déterminations et donner tous ordres qu’exigeraient les événements. Le lendemain matin, le Général de Castelnau était sur les lieux, arrêtait l’évacuation de la rive droite de la Meuse, qui était en voie d’exécution, et faisait appeler, d’urgence, le Général Pétain pour lui donner la direction des opérations dans la région de Verdun. En quelques heures, une situation qui semblait désespérée, se trouvait ainsi rétablie, laissant entrevoir, dans un avenir pas trop éloigné, la fin de cette formidable et sanglante offensive boche qui, si elle nous causait de douloureuses et innombrables pertes, coûtait encore plus cher aux assaillants !

Castelnau 25 décembre 15 Joffre 21 avril 17 

de gauche à droite, les généraux de Castelnau et Joffre (devenu maréchal en 1917) (coll. pers. L'Illustration du 25/12/1915, 21/04/1917)

 


[1] Nous retrouvons le Docteur Hanns à de multiples reprises dans les mémoires de Lucien Proutaux : en 1914, les 6, les 13 et 26 août, les 13, 27 et 28 septembre, le 2 octobre ; en 1915, le 10 août et à la fin d’octobre. (NDLR)

[2] Du Hagouët qui avait rejoint directement son régiment sans vouloir passer par le dépôt, a été tué, au cours des offensives de 17, comme adjudant-major. Note de l’auteur. En réalité, il s’appelle Yves de Poulpiquet du Halgouët, né en 1886 ; il avait été élu maire de Saint-Just en 1912. Il est tué au Mont-Blond le 30 avril 1917. (NDLR)

[3] G.Q.G. : Grand Quartier Général, ayant assuré le commandement de l'ensemble du corps de bataille français, d'août 1914 jusqu'à 1919. Cinq mois avant ces lignes, le 11 décembre 1915, le général Édouard de Castelnau est nommé chef d'état-major général des armées françaises, le général Joffre ayant pris le titre de commandant en chef des armées françaises quelques jours plus tôt, le 2 décembre. (NDLR)

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20 mars 2016

20 Mars 1916

20 Mars 1916

Sur ces entrefaites, mes plaies se refusant obstinément à se cicatriser, j’ai dû me faire hospitaliser de nouveau et, depuis 5 jours, j’ai réintégré la rue de la Chaise[1]. Le Docteur Faure m’a opéré pour la …sixième ou septième fois et, j’espère bien, pour la dernière…

Bien des changements sont survenus dans mon pauvre hôpital depuis mon départ du mois d’Août dernier ! On m’avait tout d’abord installé dans la chambre « Chrysanthèmes » ; mais le lendemain, en rentrant pour me coucher, un mot m’attendait chez la concierge, m’avisant que la chambre en question, ayant été occupée dans la journée par le Colonel Polacchi[2] « le héros de Verdun », (textuel), ses précédents locataires en étaient expulsés et dispersés dans différents autres locaux[3].

Quant à moi, qui devais être opéré le lendemain matin, j’étais affecté à la chambre « Borghèse »[4].

On ne mange plus dans cette salle à manger qui a retenti de ces fameuses discussions entre artilleurs et fantassins ! L’ambulance[5] n’est plus subventionnée par la « Presse de Montréal », mais est passée aux  mains d’une œuvre écossaise quelconque et est placée sous le patronage d’une princesse dont le nom m’échappe.[6]

1916 03 20 Louise Duchesse d'Argyll peinte en 1915 par Philip Alexius de Laszlo

Princesse Louise, Duchesse d'Argyll, fille de la Reine Victoria, peinte par Philip Alexius de Laszlo en 1915 (http://thepeerage.com/e7765.htm)

Le personnel aussi est bien changé ; heureusement, la petite sœur Germanius est toujours là  et, naturellement, c’est elle qui me soigne.

Je n’ai, bien entendu, retrouvé aucun des pensionnaires que j’avais connus lors de mon premier séjour ; si, cependant, un certain sergent G.[7], poète à ses heures, qui remplit les fonctions de portier et s’empresse de porter le bras en écharpe lorsqu’un médecin inspecteur visite la formation, est toujours là…

1916 03 20 Georges GUERIN-CHOUDREY

l'ouvrage d' "un certain sergent G. poète à ses heures..."

Mes nouveaux compagnons de chambre sont au nombre de quatre, tous lieutenants ou sous-lieutenants et de rapports assez agréables.

L’un d’eux, lieutenant d’artillerie, amputé d’une jambe, est particulièrement amusant ; plein d’esprit, l’humeur caustique, parfois, il lui arrive souvent d’user sa verve sur le dos de nos grands chefs qui n’en ont cure, d’ailleurs. Malgré son horrible mutilation, il fait preuve d’un  moral extraordinaire. Il s’appelle Roulinat et est ancien élève de « Centrale ».

Un autre artilleur, sous-lieutenant sorti de l’X à la mobilisation, et, par surcroît, aviateur, est également très gentil ; celui-ci se nomme Berri.



[1] Adresse de la clinique du Docteur Bonnet où Lucien Proutaux est resté hospitalisé de longs mois avant d’entamer sa convalescence. NDLR

[2] On trouve trace de ce colonel Polacchi (orthographié, à tort, avec deux l et un seul c) à deux reprises, dans les mémoires de guerre de Maurice Bedel « La grande Guerre d’un  futur Goncourt » :

-           Bedel apprend de la bouche du colonel Pollachi qu'il est cité à l'ordre de l'Armée.« C'est un grand bonheur », écrit-il.

-           Bedel n'aura qu'à se féliciter d'avoir un tel chef: le 6 février, son ordonnance, « l'excellent Mauvais [lui] demande l'autorisation d'aller voir son beau-frère, soldat au 35e, cantonné à 1.500 m d'ici. » Il revient encadré de baïonnettes car on l'a pris pour un espion. Bedel le fait libérer, mais est condamné à son tour à 15 jours d'arrêts. Le lendemain : « Le colonel Naulin a fait lever la punition portée contre moi par le colonel Pollachi. Cela m'a appris comment dans l'armée les supérieurs sont responsables des fautes de leurs inférieurs. Au fond c'est fort bien compris. Et puis c'est tellement nécessaire. »

[3] Le Colonel Polacchi dont il est question, avait été lieutenant et capitaine au 74e, mon premier Régiment. J’en avais souvent entendu parler, comme d’un phénomène, par des anciens du 74e de classes plus anciennes que la mienne. Il avait quitté le régiment pour venir au (Régiment des –NDLR)  Sapeurs-Pompiers de Paris, corps auquel il appartenait encore à la mobilisation. Ce « héros de Verdun » qui commandait une brigade, comme colonel, avait été blessé d’un éclat d’obus au mollet à quelque distance des premières lignes…

Il est Corse et toute la colonie corse de Paris a, je crois bien, défilé dans sa chambre. Promu Général de Brigade peu après sa sortie de l’hôpital, il a été nommé au commandement du Département  de la Seine et le hasard a voulu que le service auquel j’appartins par la suite, fut sous ses ordres et j’eus, ainsi, l’occasion de le revoir. Note de l’auteur.

[4] Mon ancienne chambre « Les Coquelicots » était occupée depuis plusieurs mois par le Général Trummelet-Faber, un colonial, rappelé à l’activité par la mobilisation et qui, à la tête d’une brigade territoriale, s’était distingué dans les Flandres, à l’époque de l’Yser et y avait été grièvement blessé. Après avoir traîné pendant assez longtemps, il a fini par mourir des suites de ses blessures et j’ai assisté à ses obsèques qui ont été célébrées à St Thomas d’Aquin. C’est là où, pour la dernière fois, il m’a été donné de voir des cuirassiers revêtus de l’ancienne tenue et coiffés de leur magnifique casque à crinière.

A ces funérailles, j’ai revu également l’ancien généralissime Brugère qui avait inspecté la 9e Brigade au Camp de Mailly lorsque nous y avions fait un si long séjour occasionné en 1903, par la fièvre typhoïde qui sévissait dans notre garnison de Rouen (voir à ce sujet la carte postale de Lucien proutaux, datée du 20 février 1903, dans le chapitre « 1901-1907, une vie de bureau et de garnison » - NDLR). Le Général Brugère a suivi de près son camarade Trummelet-Faber dans la tombe et n’a pas vu se lever l’aube de la Victoire. Note de l’auteur.

NDLR - A la note de Lucien Proutaux, je rajoute quelques éléments concernant la biographie du général Trumelet-Faber (avec un seul m) :

Né le 24 avril 1852 à Bitche, Moselle, mort des suites de ses blessures dans l’un des hôpitaux militaires de Paris le 11 avril 1916. Fils naturel de Marie Faber, engagé dans une Compagnie de francs-tireurs pendant la guerre de 1870, le jeune Gustave Faber entre à l’Ecole militaire de Saint-Cyr. Capitaine au 75e régiment de ligne, âgé de 33 ans, il est adopté par le colonel Corneille Trumelet (spécialiste du Sahara, auteur de Les Français dans le désert, Paris, Challamel, 1887), qui a effectué toute sa carrière en Algérie. Le capitaine Trumelet-Faber est affecté en 1888 au 4e bataillon de Tirailleurs annamites, à Hué. En 1890, après être passé chez les tirailleurs tonkinois, il est en fait détaché à Hanoi puis est nommé chef de bataillon. C’est alors qu’Auguste Pavie lui demande d’effectuer un certain nombre de missions. Il reviendra d’Indochine avec plusieurs albums de photographies, datant de 1888 à 1891. Devenu colonel puis général de brigade, il est affecté en Tunisie et en Algérie où la première guerre mondiale le surprend.

[5] Rappel : une « ambulance » est un hôpital militaire de campagne pendant la Grande Guerre. Au sujet du projet canadien d’hôpital militaire, se référer au chapitre « La maison de santé du Docteur Bonnet », d’octobre 1914. NDLR

[6] Le changement de dénomination de l’Hôpital La Presse est daté par certains du tout début de l’année 1916, pour d’autres au 22 janvier 1916, il devient alors l’Hôpital de l’Écosse. Quant à la princesse dont Lucien Proutaux ne se souvient pas du nom, il s’agit de Son Altesse Royale la Princesse Louise, Duchesse d'Argyll -

[7] Je pense avoir trouvé l’identité de ce mystérieux poète G. : En mars ou avril 1916, Georges Guérin - en littérature Georges Guérin-Choudey -, alors sous-officier, probablement au 4e Régiment d'infanterie, fut admis en traitement à l'hôpital n° 49 après avoir été blessé (Bulletin des écrivains n° 6, Avr. 1915, p. 3). Il est notamment l'auteur d'un recueil de poèmes de guerre intitulé : " Fleurs de sang " (Imp. de Vaugirard, Paris, 1916, in-12).   

02 mars 2016

2 Mars 1916

2 mars 1916

Il y a plus de 6 mois que je suis en convalescence et, pendant ce laps de temps, rien de bien notable ne s’est produit dans mon état ; toutefois, je ne fais plus usage que d’une seule canne pour me mouvoir, mais les plaies de ma jambe continuent à ne pas vouloir se cicatriser…

Si, cependant, il s’est passé quelque chose de nouveau pour moi : depuis aujourd’hui, ma vareuse s’adorne d’une croix de Guerre[1] qui vient de m’être remise par le Commandant Dumolin, Chef de l’Etat-Major du Général Commandant le Département de la Seine, à la suite d’une citation à l’ordre du 33e Corps d’Armée dont j’ai été l’objet et dont voici le texte :

  10ème Armée – 33e Corps d’Armée –

Ordre du Corps d’Armée n°92 –                                                             Croix de Guerre de Lucien Proutaux (coll. Pers.)   

1916 03 02 croix de guerre Lucien (1)

Le Général commandant le Corps d’Armée, cite à l’ordre du Corps d’Armée : 

Le Lieutenant de Réserve Proutaux - Lucien – Charles – Gabriel,

du 226e Régiment d’Infanterie

"a donné, le 4 Octobre 1914, le plus bel exemple d’énergie en ralliant des éléments égarés et en maintenant la "Compagnie en position pendant toute la nuit pour assurer le repli des autres unités. A été blessé grièvement en "exécutant au petit jour l’ordre de se dégager."

Q.G. le 22 janvier 1916

Le Général Commt le 33e Corps d’Armée

Signé : Fayolle

1916 03 02 Lt Colonel Eugène Titeux

Portrait du Lieutenant-Colonel Titeux cité dans la note ci-dessous, extrait de l’ Historique de la 42e promotion de l’École impériale spéciale militaire de Saint-Cyr (1857-1859), promotion de l’Indoustan, page 4 (http://www.saint-cyr.org/fichiers/promotions-eteintes/1857-1859-42e-promotion-de-l-indoustan.pdf )

 

Au cours de cet hiver, j’ai eu la visite de quelques-uns de mes anciens subordonnés de la 18e, entr’autres, celle de Chanot, Sergent-Major à la Compagnie et promu adjudant sur ma proposition, mais, malheureusement, au 6e Bataillon. Blessé accidentellement, il a été versé dans l’auxiliaire et, à la suite d’une circulaire ministérielle prescrivant de renvoyer chez eux les blessés appartenant à une classe de la territoriale versés dans l’auxiliaire –ce qui est son cas- il est rentré dans ses foyers ; il a repris ses occupations civiles et est venu me voir une fois ou deux.[2]

Une autre visite m’a été très sensible et m’a particulièrement ému : un beau soir, on frappe à la porte et ma femme, qui va ouvrir, se trouve en présence d’un jeune sous-officier qui lui demande à me voir. On l’introduit auprès de moi et quelle n’est pas ma surprise de reconnaître Fareu, caporal à ma Compagnie, que j’avais envoyé en reconnaissance le 2 octobre 1914, à Bois-Bernard, avec quelques hommes de son escouade et duquel je n’avais plus jamais entendu parler depuis cette époque. Toutes les fois que l’occasion s’en était offerte, je m’étais efforcé d’apprendre quelque chose sur son compte, mais sans succès, et je le considérais comme disparu et tué, probablement… Grâce à Dieu, ce brave garçon s’était tiré d’affaire à son avantage, avec une blessure toutefois, et j’étais heureux de le voir bien vivant devant son chef qui, de son côté, n’avait pas oublié !

Le mois dernier, les Boches nous ont de nouveau gratifiés d’un raid de leurs monstrueux Zeppelins. Deux ou trois de ceux-ci ont réussi à traverser les tirs de barrage et ont laissé tomber quelques bombes sur Paris ; les quartiers de la Villette et de la Chapelle sont ceux qui ont le plus souffert. Un immeuble entier s’est effondré, causant ainsi la mort de 4 ou 5 personnes. Sur le boulevard extérieur, la voie du métro a été mise à découvert, par une bombe, sur une longueur d’une quinzaine de mètres.

 1916 03 02 Zeppelin-dessin d'élève

Dessin d’élève – 1916 file:///C:/Users/dell/Downloads/ZEPPELIN_PARIS.pdf

 

Loin de diminuer d’intensité, la guerre qui dure depuis 14 longs mois, semble vouloir reprendre de plus belle. Voilà 15 jours que, presque quotidiennement, les Boches, cherchant une décision de ce côté, lancent, sans arrêt, de formidables attaques sur Verdun. Ces attaques sont précédées d’une préparation d’artillerie qui n’a, jusqu’ici, jamais été égalée, paraît-il. Ils ont avancé dans certains coins, mais le terrain ne leur est cédé que pied à pied. Le premier jour, la surprise aidant, ils ont gagné pas mal de terrain, ayant déclenché leur offensive dans un secteur réputé pour sa tranquillité depuis septembre 1914 et dans lequel les travaux de défense étaient, pour ainsi dire, inexistants. C’est au cours de la première attaque que le Lieutenant-Colonel Driant[3], député de Nancy (Le Lieutenant-Colonel Driant était le gendre du Général Boulanger et, sous le pseudonyme de « Capitaine Danrit » avait écrit différents romans sur la Guerre future), qui commandait un groupe de Bataillons de Chasseurs dans cette région, a trouvé une mort glorieuse.

 

1916 03 02 jean mabire driant danrit

Ouvrage consacré à Emile Driant, alias Danrit, «romancier visionnaire, surnommé « le Jules Verne militaire » de son vivant »  http://www.editions-lepolemarque.com/products/driant-danrit/

 Toutes les divisions à tour de rôle, passent dans cet enfer ; la 70e ira bien certainement, et moi, pauvre impotent, je suis toujours ici…

L’impression générale est que nos ennemis ne réussiront pas à percer notre front et que, là comme ailleurs, ils devront renoncer à gagner la route de Paris !

 



[1] On sait que vers le mois de mars ou d’avril 1915, une loi a été votée par le Parlement français, sur la proposition de Maurice Barrès, créant une nouvelle décoration portant le nom de « Croix de Guerre » ; cette croix est attribuée pendant la seule durée des hostilités, aux titulaires de citations à l’ordre de l’Armée, du Corps d’Armée, de la Division, de la Brigade et du Régiment. Elle est en bronze vert et suspendue à un ruban vert rayé de rouge rappelant celui de la médaille de Sainte Hélène instituée pas Napoléon III en faveur de tous les anciens militaires ayant servi sous les ordres du Grand Napoléon. Chaque citation est rappelée sur le ruban de la décoration en question, par une palme en bronze pour la citation à l’ordre de l’Armée, une étoile en vermeil pour celle à l’ordre du Corps d’Armée, une étoile en argent pour celle à l’ordre de la Division et une étoile en bronze pour celle à l’ordre de la Brigade et du Régiment.

Les Allemands ont une décoration analogue, mais son origine est autrement ancienne que celle de la nôtre, c’est la croix de fer : « Pour récompenser les services exceptionnels en campagne, la Prusse décerne des décorations. C’est ainsi que la « Croix de fer », instituée par Frédéric-Guillaume III, en 1813, lors du soulèvement national contre Napoléon, honora les actes héroïques et fut aussi enviée que l’était chez nous la croix de la Légion d’Honneur. Elle cessa d’être distribuée après Waterloo, mais le roi Guillaume la rétablit en 1870, dès l’ouverture des hostilités. Elle jouit d’un prestige immense en Allemagne, où elle rappelle à tous les guerres de la délivrance et leurs glorieux souvenirs, en même temps qu’elle symbolise une Prusse victorieuse et une France écrasée. L’ordre de la Croix de Fer a deux classes : la Grand Croix n’a été donnée qu’aux Généraux en chef ayant rendu des services éminents. Depuis la guerre, la Croix de Fer n’est plus distribuée. Les jeunes lieutenants regardent avec envie cette décoration qui orne la poitrine de la plupart des capitaines et des officiers supérieurs. Ils attendent qu’une nouvelle guerre contre l’ennemi héréditaire offre l’occasion de créer une troisième édition de cette Croix de Fer qui parle tant aux imaginations allemandes. » (Saint-Cyr, par le Lieutenant-Colonel Titeux)

Ces lignes ont été écrites vers 1896 ou 1897 ; la nouvelle guerre est commencée et fait rage, et, bien entendu, Guillaume II, suivant l’exemple de son grand’père, a créé la troisième édition de cette Croix de fer. Note de l’auteur

[2] Pour retrouver la trace du Sergent Chanot, voir les 26 et 27 août 1914, les 2 et 13 septembre 1914, ainsi que la note du 4 octobre 1914 NDLR

[3] Le 21 février 1916, au bois des Caures. Note de l’auteur

30 octobre 2015

Fin Octobre 1915

Fin Octobre 1915

J’ai depuis, quelques semaines, pu lâcher mes béquilles pour les remplacer par deux cannes. C’est une amélioration notable dont je me félicite vivement ; mais, que les premiers pas sans l’aide des béquilles, m’ont été pénibles, et combien il m’a fallu d’énergie et de volonté pour persister. J’en suis, du reste, bien récompensé maintenant qu’il m’est permis de me mouvoir d’une façon un peu plus normale.

1915 10 convalescence Simone sur genoux Jeanne

Lucien en famille, promenade au parc octobre 1915. De gauche à droite: Julie son épouse, Denise, sa fille aînée, Jeanne Proutaux, sa belle-soeur avec Simone debout sur ses genoux, Lucien et Marie Broussard, son autre belle-soeur.

Je dois me rendre chaque jour dans un établissement de mécanothérapie situé aux environs de l’Hôtel de Ville pour y recevoir des soins, massages et autres, destinés à rendre un peu de souplesse à ma jambe.

Il y a quelque temps, j’avais rendez-vous à cet endroit avec le père Maunoury[1], venu passer cinq ou six jours à Paris (j’ai omis de dire que mon ancien compagnon de la rue de la Chaise, était parti en convalescence à Quimper, sa garnison à la Mobilisation). En sortant de l’Etablissement de Mécanothérapie, nous sommes pris par une pluie diluvienne ; à cette époque, je faisais encore usage de mes béquilles et marchais très péniblement ; le capitaine Maunoury était en civil. Afin de nous mettre à l’abri, nous nous dirigeons tous quatre (Mme Maunoury et ma femme nous accompagnaient) vers un café, le café du Châtelet pour ne pas le nommer. On ne fait, naturellement, pas de difficulté pour admettre mes trois compagnons à la terrasse de ce café, quant à moi, le garçon émet la prétention de m’empêcher de m’y asseoir, sous prétexte qu’il n’est que quatre heures de l’après-midi et qu’une circulaire du Gouverneur Militaire de Paris interdit l’accès des cafés aux militaires, jusqu’à 5 heures… On doit penser si je me montrais satisfait de cette manière ridicule d’appliquer une consigne qui, dans l’esprit du Gouverneur, ne s’adressait certainement pas aux blessés, mais aux fricoteurs et embusqués de la Garnison de Paris. Je n’en persistai pas moins à m’installer à la terrasse en attendant la fin de l’averse – sans consommer, cela m’était égal- et en disant au garçon de quérir un agent si le cœur lui en disait, ce qu’il ne fit pas, d’ailleurs, car le gérant, survenu sur ces entrefaites, avait apaisé son zèle intempestif et ses scrupules réellement par trop peu justifiés. C’est égal, j’étais plutôt furieux de cet incident et je voyais autour de moi que les consommateurs partageaient mon indignation : « Soyez donc un héros ! » fut la conclusion toute philosophique donnée par le père Maunoury à cette aussi sotte qu’extravagante petite histoire.

Il y a une huitaine de jours, mon camarade Hanns[2] m’a adressé une lettre dont j’extrais le passage suivant : « Le Régiment a pris sa part des combats de Septembre ; vous savez que l’on a conquis Souchez et qu’on a avancé d’environ un ou deux kilomètres en avant de ce village ; mais on s’est heurté, en avant de Souchez, et en avant de Neuville, à des tranchées intactes qu’il a été impossible de franchir, si bien que l’avance a été  enrayée, ici comme en Champagne. C’est précisément le 226e qui a eu la malchance de tomber sur la première tranchée intacte à l’Est de Souchez (tranchée de la côte 119) ; il s’est brisé dessus et malgré sa très belle attaque, malgré deux assauts successifs, il a dû reculer. Nous avons, de nouveau, en là des pertes énormes ; mais l’allure du Régiment fut très remarquée, à tel point que le 226e vient d’être cité à l’ordre du jour de l’Armée, et que le Colonel Grange a attaché une Croix de Guerre à notre Drapeau. »

1915 10 septembre Historique 226RI

Extrait de l'Historique du 226e Régiment d'Infanterie pour la période de septembre 1915.

Nul ne saura jamais combien il m’est pénible et douloureux de savoir que le Drapeau de mon Régiment, sous les plis duquel j’ai vu le feu pour la première fois, a reçu une distinction enviée sans que je sois présent pour prendre ma modeste part de l’honneur qui en rejaillit sur chacun des membres du 226!

1915 10 Julie infirmière & Denise

Autre photo prise à la même époque où Julie pose en infirmière bénévole avec sa fille Denise.



[1] Sur le capitaine Maunoury, voir en date du 20 juin 1915 (NDLR)

[2] le docteur Hanns, voir les dates suivantes : 6, 13 et 26 août, 13, 27 et 28 septembre, 2 octobre 1914, 10 août 1915. (NDLR)

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