Souvenirs de Campagne - Grande Guerre 14-18

17 septembre 2018

17 Septembre 1918

17 Septembre 1918

Après quelques péripéties et un voyage des plus inconfortables, j’ai réintégré la D.T.M.A.[1] dans le courant de la matinée et l’ai encore retrouvée à Provins quoiqu’il soit toujours question de son départ.

Inutile de dire que, ainsi que la précédente, ma permission, passée au milieu de ma petite famille, s’est enfuie comme un rêve et j’ai été surpris d’en voir venir le dernier jour alors qu’il me semblait être arrivé de la veille. C’est naturellement le cœur bien gros que je suis parti, mais, cependant, cette fois, il est permis de penser que nous arrivons au terme de la séparation et que, si le Dieu des batailles veut bien ne plus nous abandonner, nous verrons resplendir dans un avenir pas trop lointain, le jour béni de la réunion !

1918 09 17 Lucien Baignes le 16 septembre Photo prise à Baignes en Charente le 16 septembre, veille du retour de permission

Pendant mon séjour en Charente, les opérations ont poursuivi leur cours dans des conditions toujours aussi favorables.

Nos alliés américains, qui décidément sont de rudes soldats, ont enregistré à leur actif un magnifique fait d’armes : la prise de St Mihiel. Le 12 septembre, par un temps abominable, ils ont attaqué par le Nord et par le Sud le saillant auquel on avait donné le nom de « hernie de St Mihiel » et, quelques heures plus tard, les deux colonnes d’attaque faisaient leur jonction et voyaient tomber en leur pouvoir tout ce qui se trouvait dans ce saillant, prisonniers très nombreux et matériel important. Les Boches occupaient ce point depuis le 24 septembre 1914…

1918 09 17 Saillant de St Mihiel

Le saillant de St Mihiel : Les 12 et 13 septembre 1918, avec l'aide des Américains, dont ceux de la 2e division d'infanterie, de l'American Expeditionary Force, commandée par le général Pershing, 264.000 militaires sont jetés dans la bataille. Près de 216.000 soldats d'entre eux sont Américains ; les 48.000 autres... français. L'ensemble du contingent est appuyé par 1.444 avions, 3.100 canons et 267 chars légers.  (in http://horizon14-18.eu/saint-mihiel.html )

Malgré leur retrait, malgré les échecs qu’ils essuient presque journellement, nos ennemis ne veulent pas se décider à laisser Paris en paix ; ainsi pendant la nuit du 15 au 16, leurs Gothas ont encore éprouvé le besoin de faire une incursion sur la capitale et ont causé d’assez sérieux dégâts. Les Magasins Dufayel[2] ont été atteints et endommagés. Etant passé en auto à proximité de cet édifice, en rentrant de permission, j’ai pu contrôler l’exactitude de ce fait car on réparait le dôme et de nombreuses vitres étaient brisées.



[1] D.T.M.A. : Direction des Transports Militaires aux Armées (rappel) NDLR

[2] Une photo des Magasins Dufayel est parue en date du 10 août 1918 dans les Mémoires de Lucien. NDLR

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03 septembre 2018

3 Septembre 1918

3 Septembre 1918

Depuis le début de notre offensive, c'est-à-dire pendant la période comprise entre le 18 juillet et le 31 août, nous avons capturé aux Boches :

-       128 302 prisonniers, dont 2 974 officiers,

-       2 609 canons,

-       1 754 Minenwerfers,

-       13 783 mitrailleuses.

1918 09 03 canons allemands capturés Illustration 7 sept canons capturés aux Boches (Illustration du 7/9/1918, coll. pers)

1918 09 03 Minenwerfer Minenwerfer ou mortier (In https://forum.pages14-18.com/viewtopic.php?t=52437 )

 

Ce n’est pas trop mal déjà, surtout quand l’on songe au changement total de situation qui nous a fait passer du rôle d’assaillis à celui d’assaillants, et ce n’est pas fini…

En attendant, ma permission est signée et demain matin, dans une auto rapide, je reprends le chemin de la capitale pour m’embarquer le soir-même à destination de la Charente ; mais cette fois, je n’ai plus la crainte, comme en juillet, de voir les permissions suspendues au dernier moment, ou d’être rappelé au cours de mes dix jours de détente.

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31 août 2018

31 Août 1918

31 Août 1918

Le ciel est gris et semble vouloir se mettre à la pluie ! Ce serait désolant car, comme nous allons bientôt entrer en automne, le temps pourrait bien rester mauvais jusqu’à l’approche de l’hiver et alors, les opérations qui ont pris une si magnifique tournure pour nous, risqueraient de s’en trouver entravées, sinon tout à fait arrêtées. Aussi, faisons-nous les vœux les plus ardents pour que le soleil reparaisse.

La D.T.M.A.[1] est encore une fois récompensée de ses bons services… en la personne de son chef qui vient de recevoir la rosette.

Le Colonel Fiorenzoli, notre camarade italien, a reçu, à peu près en même temps, la croix de chevalier de la Légion d’Honneur et, par suite de je ne sais quelle aberration ou quelle erreur des services de chancellerie, cette décoration a été accompagnée de la Croix de Guerre[2] !

Tout le monde se demande pour quel motif l’attribution de cette croix de guerre qui ne doit se donner qu’en récompense de risques et de dangers courus et je ne sache pas que ce brave colonel qui, d’ailleurs, est l’homme le plus aimable et le plus sociable que l’on puisse trouver, ait couru beaucoup de danger depuis qu’il est détaché auprès de la D.T.M.A. Il est du reste à peu près confirmé qu’il s’agit bien d’une erreur sur laquelle on a jugé inutile de revenir.

La grippe continue à sévir et fait des victimes. Un officier de la D.A.[3], le Capitaine Lefebvre, du Génie, vient d’être enlevé après quelques jours de maladie. Il y a de nombreux cas parmi le personnel.

1918 08 31 grippe espagnole

Les réactions en France vis-à-vis de la grippe espagnole (In http://sgel28.over-blog.com/2017/12/la-france-face-a-la-grippe-espagnole.html Société Généalogique d’Eure-et-Loir)



[1] D.T.M.A. : Direction des Transports Militaires aux Armées (NDLR)

[2]  Le Lieutenant-colonel Fiorenzoli, avec lequel je corresponds toujours, m’a adressé, en janvier 1927, une lettre dont j’extrais le passage suivant : « Lorsque j’étais à Provins, au mois d’août, je dus aller en Argonne en conséquence d’un télégramme que j’avais reçu du commandement du IIe Corps d’armée italien, pour recevoir des décorations françaises. Sur la plaine de Futeau, je fus décoré, par le Président de la République Française, M. Poincaré, de la Croix de la Légion d’Honneur et de la Croix de Guerre avec palme. Je suis sûr que vous aussi vous rappellerez, quand je suis rentré à la D.T.M.A. avec mes deux décorations desquelles j’étais très fier ! Eh bien ! de la Légion d’Honneur, on m’a donné le brevet, de la Croix de Guerre, non !  J’ai cherché de l’avoir, mais on m’a répondu qu’on ne trouvait rien au Ministère de la Guerre. Je me rappelle bien que ce jour-là,  à Futeau, il y avait un officier français qui avait un papier dans lequel il était écrit les noms des officiers italiens décorés et les décorations, mais qui était cet officier ? Puisque le Président de la République m’a donné de sa propre main une décoration, je pense qu’on ne peut pas la reprendre, car si on ne donne pas un brevet, c’est la même chose que reprendre la décoration. Je voulais pour ça demander au Général Boquet et au Colonel Lefort, une déclaration dans laquelle il fut précisé que j’avais reçu ces décorations et alors probablement le Ministère de la Guerre français pourrait me donner le brevet. Qu’est-ce que vous en dites ? N’ai-je pas raison ? Je porte toujours ici ces deux belles décorations françaises, mais, en effet, d’une d’elles, de la Croix de Guerre, je n’ai pas le brevet. » Les lignes ci-dessus confirment tout à fait l’hypothèse d’une erreur commise lorsque l’on a remis à ce brave colonel, en même temps que sa Légion d’Honneur, une croix de Guerre qui ne lui était pas destinée. Pour le rassurer et calmer autant que possible ses scrupules, je lui ai répondu en lui affirmant, ce qui d’ailleurs est la vérité, que la croix de Guerre ne comporte pas l’attribution d’un brevet, mais que ce dernier document se trouve remplacé par l’extrait des citations donnant droit à cet insigne. Par exemple, pour lui, je suis bien certain que la citation, dont l’extrait lui serait nécessaire, n’a jamais existé. (Note de l’auteur)

Je retrouve trace du passage du président Poincaré à Futeau le 26 août 1918 : « Retirées provisoirement du front et transportées dans le camp d’Arcis-sur-Aube, les troupes italiennes reconstituèrent leurs unités avec le renfort de 4 000 soldats arrivés d’Italie et de 2 000 autres prélevés sur les T.A.I.F. Comme la fois précédente, il fut décidé d’envoyer dans un premier temps le corps d’armée dans un secteur calme, l’Argonne, afin de parfaire l’amalgame entre les anciens et les nouveaux soldats. Le corps d’armée y arriva entre le 11 et le 15 août 1918. Le 26 août, à Futeau (Meuse), il reçut la visite du président Poincaré qui consigna personnellement les décorations au drapeau du 89e régiment d’infanterie et tint un discours en italien. » (in Les troupes italiennes en France durant la première guerre mondiale : entre commémoration et oubli, http://www.histoireaisne.fr/memoires_numerises/chapitres/tome_52/Tome_052_page_237.pdf ) NDLR

[3] D.A. : Direction de l’Arrière. (NDLR)

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28 août 2018

28 Août 1918

28 Août 1918

Ce matin, nouvelle avance de nos troupes ; Nesle est tombée en notre pouvoir.

1918 08 28 avion abattu à Nesle

Réf. SPA 147 R 5016, Nesle, Somme, avion allemand LVG abattu le 28 août 1918. 30/08/1918, opérateur Edmond Famechon. Archives ECPAD

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24 août 2018

24 Août 1918

24 Août 1918

Hier, le G.Q.G. était en fête : le Président de la République y est venu pour remettre la médaille militaire au Général Pétain[1] ; au préalable, il était passé par le Q.G. du Maréchal Foch et il avait remis à ce dernier son bâton de Maréchal.

Il était accompagné de Clémenceau, de deux autres ministres –Leygues et Loucheur-, du Maréchal Foch et d’une brillante suite de généraux.

D’une de nos fenêtres, j’ai assez bien vu la cérémonie –très simple du reste- qui se déroulait dans la Cour d’Honneur des casernes ; tous les services y avaient envoyé des délégations d’un certain nombre d’officiers, mais, bien entendu, je n’ai pas fait partie de celle de la D.T.M.A.[2], étant un trop mince personnage pour cela…

Le Président Poincaré a fort bien parlé, paraît-il, mais je ne l’ai malheureusement pas entendu, étant trop éloigné de lui.

Cette petite cérémonie a, d’ailleurs, été fort courte ; la musique, le Drapeau et un détachement d’un régiment d’Infanterie, sans doute au repos dans les environs y ont pris part et, une fois la décoration remise, ont défilé devant le nouveau décoré et les autorités.

1918 08 23 médaille militaire remise à Pétain par Poincaré (1) 1918 08 23 médaille militaire remise à Pétain par Poincaré (2)

1918 08 23 médaille militaire remise à Pétain par Poincaré (3)

« D’une de nos fenêtres, j’ai assez bien vu la cérémonie –très simple du reste- qui se déroulait dans la Cour d’Honneur des casernes »  (Captures d’écran tirées du film de 12 minutes « Le Général Pétain visite les armées et reçoit la médaille militaire » réf ECPAD : 14.18 A 952)

Lorsque celles-ci ont été parties, la musique nous a donné un petit concert terminé par un pas redoublé[3] avec reprises de trompettes et de clairons, exécuté avec beaucoup de brio et le vieux cheval de bataille que je suis toujours, ne pouvait s’empêcher de piaffer sur place –bien inutilement, hélas !- en entendant cette fanfare guerrière.

Après avoir tant attendu ma dernière permission, il est à peu près certain que je languirai beaucoup moins longtemps pour obtenir la prochaine ; en effet, en raison de la marche enfin heureuse pour nous des événements, le taux des permissions vient d’être augmenté et je pense pouvoir repartir dans le courant du mois prochain. On doit penser que cette perspective est loin de me déplaire.



[1] Le 23 juillet 1945, le Maréchal Philippe Pétain se présente dans un tribunal bondé, en uniforme et avec pour unique décoration cette médaille militaire gagnée le 23 août 1918, pour faire face à la Haute Cour de Justice qui juge les principaux responsables du régime de Vichy. Pétain décèdera en 1951 et sera inhumé avec cette même médaille militaire (NDLR)

[2] D.T.M.A. : Direction des Transports Militaires aux Armées (NDLR)

[3] Pas redoublé : terme militaire qui signifie que le pas se fait une fois plus vite que le pas ordinaire (marcher au pas redoublé). Traduit en musique, il s’agit d’une marche effectuée sur le rythme du pas redoublé (in Wiktionnaire) (NDLR)

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21 août 2018

21 Août 1918

21 Août 1918

Le Maréchal Foch –car le 7 août, le Généralissime des Armées alliées a été élevé à la dignité de Maréchal de France- ne laisse aucun répit à nos ennemis ; maintenant qu’il possède à pied d’œuvre tous les effectifs nécessaires et qu’il a des disponibilités de plus en plus grandes, il attaque en Champagne, entre Somme et Oise, en Artois, en Belgique ; les Boches sont réellement sur les dents, ne savent plus où donner de la tête et sont obligés de porter leurs réserves partout à la fois pour parer, dans la mesure du possible, les coups formidables qu’il leur porte.

Hier soir encore, les nouvelles étaient excellentes, une belle avance en profondeur et de nombreux prisonniers ! Dieu, que l’on va donc en voir à l’arrière de ces sales têtes de Boches à lunettes !

1918 08 21 prisonniers allemands Illustration 7 sept

Prisonniers faits par les 3e et 4e Armées britanniques, entre l’Ancre et la Somme, au début de l’offensive commencée le 21 août. Au cours de leur offensive du 18 juillet au 31 août, les armées alliées ont capturé 128 302 prisonniers dont 2 674 officiers, 2 089 canons, 1 734 minenwerfer, 13 783 mitrailleuses et une quantité considérable de munitions, des approvisionnements et du matériel de toute nature. (Coll. pers. L’Illustration n°3940 du 7 septembre 1918, British official photograph)

Tous les soirs dans le bureau du Commandant Berger auprès duquel je me rends pour lui faire signer quelques pièces, on enregistre et on commente sur la carte, les événements du jour. Souvent, le Colonel Delalain[1], le chef d’Etat-major de la Direction de l’Arrière, est présent et nous fait un exposé complet des opérations ; il a certainement dû être professeur à l’Ecole de Guerre, à St Cyr ou ailleurs, car ses explications sont claires, nettes et précises, et l’on dirait qu’il a préparé son cours à l’avance. Aussi, ne suis-je pas fâché lorsque je me trouve là.

Il fait très chaud et, ici, cette température est d’autant plus insupportable que la ville basse, que nous habitons, est bâtie dans une cuvette, ce qui fait que l’on manque complètement d’air. Avec cela, on est envahi par une nuée de mouches attirées par un abattoir, des fermes situées en plein cœur de la ville, et des eaux croupissantes qui ne manquent pas dans toutes les cours.

Ces différentes incommodités sont-elles cause que la grippe, cette fameuse grippe dont on parle tant, exerce en ce moment des ravages parmi le personnel du G.Q.G. Un certain nombre de camarades et quelques-uns de mes hommes l’ont eue ou en sont atteints, mais, jusqu’ici, chez nous tout au moins, il n’y a pas eu de cas très grave.

1918 08 21 grippe-espagnole remède (illusoire?) contre la terrible pandémie



[1] Il s’agit de Joseph Lucien Paul Delalain (1873-1936), ancien élève de St Cyr, promotion du Siam (1892-94), colonel d’infanterie, officier de la Légion d’Honneur le 1er juillet 1922. (NDLR)

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10 août 2018

10 Août 1918

10 Août 1918

Notre victoire, car on peut dès maintenant l’appeler ainsi[1] se poursuit avec un succès toujours plus éclatant : Montdidier réoccupé aujourd’hui et largement dépassé, de nombreux prisonniers et des centaines de canons et de mitrailleuses en notre possession –voilà le bilan de la journée !

Ah ! que l’on voit bien que les événements obéissent maintenant à une volonté énergique et sûre, qui sait ce qu’elle veut, où elle va et coordonne habilement les efforts de tous !

Aussi, les « Berthas » se sont –elles tues et il y a tout lieu de penser que les Boches doivent être en train de les déménager en vitesse.

Pendant ma permission, le G.Q.G. a changé de Major-général ; le nouveau titulaire, successeur du Général Anthoine, est le Général Buat[2], un artilleur qui était colonel, je crois, au début de la guerre et a été, en 1916, aide-major général, chargé des opérations. Il a fait une tournée dans les services pour prendre contact avec tous.

1918 08 10 journal du général Edmond Buat

Vers février ou mars, une circulaire de Clémenceau est parue, prescrivant que, en dehors des premières lignes où seul, le casque est admis, tous les officiers devraient désormais porter le seul képi d’arme de l’ancienne tenue, à l’exclusion de tout autre.

Pour moi, cette décision ne présentait aucun inconvénient car je n’ai jamais voulu porter d’autre coiffure que l’ancien képi rouge. Mais grand a été l’émoi de nos agents supérieurs techniques des Chemins de fer, car leur ancien képi d’avant-guerre, qu’ils ont d’ailleurs porté au début de la campagne, comportait avec la calotte noire ou bleu foncé, un large ruban du plus beau rouge, leur donnant l’air de distributeurs de circulaires de chez Dufayel ou autre. Aussi, ne dérageaient-ils pas de se voir dans l’obligation de recoiffer pareille horreur.

1918 08 10 képi des agents des Chemins de fer

Képi porté par les agents des Chemins de fer avec son large ruban rouge http://lagrandeguerre.cultureforum.net/t78587-les-hommes-des-chemins-de-fer

1918 08 10 galeries Dufayel "...leur donnant l’air de distributeurs de circulaires de chez Dufayel"

Heureusement pour eux, ils ont des amis en haut lieu, et je soupçonne fort M. Lebert d’avoir profité de sa permission pour intriguer et faire agir auprès du Ministre afin qu’une amélioration soit apportée à un si triste sort… et il a réussi puisqu’il a été prescrit spécialement en leur faveur une modification à la tenue en ce qui concerne la coiffure qui devra être analogue à celle des officiers du Génie. Ce qui fait que M. Lebert, déjà nommé, vient d’arborer un superbe képi brodé, à la grande irritation de nos sapeurs, le colonel Boquet en tête, qui ne se montrent pas autrement flattés de cette légère assimilation.

Il n’y a d’ailleurs pas que cette raison qui soit une cause de mécontentement et de froissement pour les officiers combattants ; ces derniers ne peuvent, en effet, admettre que fonctionnaires des chemins de fer, de l’intendance, de la télégraphie ou autre, officiers d’administration, etc., s’arrogent des titres auxquels ils n’ont pas droit et se fassent appeler « Mon Colonel » ou « Mon Commandant »  ou « Mon Capitaine », par les troupiers. De là jaillissent parfois des paroles aigres-douces et déjà, à différentes reprises, le Colonel Lefort m’a recommandé de rappeler aux hommes de mon groupe, secrétaires, plantons ou chauffeurs, les termes du règlement à ce sujet[3].

On a un peu la manie, ici, de distribuer des surnoms et le colonel Lefort particulièrement, excelle dans ce genre de sport. Ainsi le colonel Boquet lui-même m’a pas échappé à la loi commune et s’appelle …Bil (à cause de Bilboquet évidemment). Le colonel Vanbremersch, chef du 1er Bureau… Vend la Mèche ;

J’ai déjà dit que nos camarades Uxol et Bondry ont été respectivement surnommés « Le Bolchevik »  et « Le Président », le second parce qu’il est président de tribunal dans la vie civile.

On a vu également que le général Maurin a été baptisé « C’cochon de Maurin » ;

Le colonel Valentin est surnommé … « Le Désossé » 

1918 08 10 Valentin le Désossé

Montdidier, Edme-Étienne-Jules Renaudin, dit Valentin le Désossé, Valentin Montagné ou encore Seigneur Valache (Paris, 26 février 1843 - Sceaux, 4 mars 1907) fut un danseur et contorsionniste français célèbre. Il est ici immortalisé en compagnie de La Goulue par une peinture de Toulouse-Lautrec

Le général Ragueneau –ancien Directeur de l’Arrière- « Le Petit Homme », je n’ai jamais su pourquoi ;

Le Commandant Bortoli, commissaire militaire de la Gare du G.Q.G. –tel est son titre- « Bazar-Pacha », parce qu’il possède des comptoirs et des bazars en Orient ;

Il y a encore le colonel Lorieux qu’on appelle le ……. Mais non, je ne le dirai pas car son surnom est par trop malséant, et combien d’autres dont le souvenir ne me revient pas en ce moment, sauf, toutefois, le capitaine de La Pérouse, surnommé « Le Navigateur », en souvenir de son illustre ancêtre.



[1] Par la suite, Ludendorff a écrit : « Le 8 Août 1918 a été un jour de deuil pour l’Armée Allemande. » Note de l’auteur

[2] Après la guerre, le général Buat était devenu chef d’Etat-major général de l’Armée et c’est dans ces importantes fonctions qu’il est subitement décédé en 1923. Note de l’auteur.

Le général Edmond Buat, né en 1868, est nommé major-général au GQG le 4 juillet 1918, poste qu'il quitte en octobre 1919, il y organise la manœuvre défensive des armées françaises lors des dernières grandes offensives allemandes puis la série des offensives françaises conjuguées à celles des armés alliées, et ce jusqu'à l'Armistice. À ce poste il doit s'adapter aux exigences et aux ordres, parfois contradictoires, de son chef le général Philippe Pétain et du chef des armés alliées, le général puis maréchal Ferdinand Foch. De la première journée des hostilités jusqu'à la fin de sa vie, Buat tient quasi quotidiennement son journal (NDLR)

[3] Les lois sur la réorganisation de l’Armée, votées en 1928 et 1929, ont, d’ailleurs, modifié cet état de choses, tout au moins en ce qui concerne un grand nombre d’officiers « non combattants » ; c’est ainsi que les officiers d’administration ont reçu les appellations de Lieutenant d’Administration, Capitaine d’Administration, et ainsi de suite jusqu’au grade de Lieutenant-colonel, qui a été créé en leur faveur. Ils ont donc, maintenant, le droit d’être appelés, par leurs inférieurs, « Mon Lieutenant », « Mon Capitaine », etc. Les médecins sont devenus : médecin-capitaine, médecin-colonel, médecin-général. Les fonctionnaires de l’Intendance, toutefois, ne se sont pas vu attribuer ces appellations. Cependant, les anciennes ont également été modifiées ; plus d’adjoint d’intendance, ni de sous-intendant, ni d’Intendant militaire. Ils sont dorénavant désignés sous les titres de : Intendant-adjoint, Intendant de 3e classe, de 2e classe de 1e classe, Intendant général de 2e classe ou de 1e classe. Note de l’auteur.

08 août 2018

8 Août 1918

8 Août 1918

Dans leur rage d’être obligés de renoncer définitivement à Paris, nos peu chevaleresques ennemis ont recommencé depuis plusieurs jours à tirer sur la capitale.

C’est une bien piteuse revanche qu’ils croient ainsi prendre et qui ne compense  guère le cruel échec qu’ils viennent de subir en passant du rôle d’assaillant à celui d’assailli.

1918 08 08 Erich Ludendorff en 1918 Erich Ludendorff

Laissons le mot de conclusion à Ludendorff (1865-1937) pour cette journée car il résume tout : « Le 8 août est le jour de deuil de l’armée allemande dans l’histoire de cette guerre. Je ne vécus pas d’heures plus pénibles… Au matin, par un brouillard épais rendu encore plus opaque par l’émission de brouillard artificiel, les Anglais, principalement des divisions australiennes et canadiennes, et les Français attaquèrent avec de fortes escadres de chars d’assaut… Les divisions qui tenaient ce point se laissèrent complètement enfoncer. Des chars ennemis surprirent, dans leurs quartiers généraux, des états-majors de divisions… Six ou sept divisions allemandes qu’on pouvait considérer comme particulièrement en état de se battre furent complètement mises en pièces… La situation était extrêmement grave… Nos réserves diminuaient. Par contre, l’ennemi n’avait subi qu’une dépense de forces très minime. Le rapport des forces avait considérablement changé à notre désavantage… »

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03 août 2018

3 Août 1918

3 Août 1918

Les Boches poursuivent leur offensive à rebours: nous occupons Soissons depuis hier et même au-delà ! Cela va bien et tous les espoirs sont permis maintenant. Les voilà presque revenus à leurs positions de départ du 27 Mai. Quel sanglant échec après leur avance foudroyante des premiers jours !

1918 08 03 Les Boches devant Soissons

Rêve et réalité

-       Guillaume II, devant Soissons, fixant du doigt sur la carte le point où ses généraux doivent écraser l’armée française, composition imaginaire du peintre officiel Félix Schwormstadt, publiée le 1er août par l’Illustrirte Zeitung… 

-       « Nous occupons Soissons depuis hier et même au-delà ! », rétorque Lucien dans son journal.

(in L’Illustration n°3938 du 24 août 1918, Coll. pers.)

Bien grande sera ma joie quand nous irons installer les G.Q.G. sur les bords du Rhin ; je jure d’avance que la peine que me donnera ce nouveau déménagement ne me coûtera pas et me semblera au contraire, bien douce !

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31 juillet 2018

31 Juillet 1918

31 Juillet 1918

Le retraite des Boches semble se ralentir, mais il est définitivement prouvé maintenant que leur « nach Paris » sera resté une vaine formule !

Le séjour de la capitale redevient supportable ; Les « Berthas » sont muettes, plus de visites nocturnes des « Gothas » ; aussi, les Parisiens doivent-ils commencer à respirer.

J’ai omis de signaler qu’un des amis de la D.T.M.A. et un des hôtes assez assidus de la popote, le colonel Dufieux[1], a été promu Général de brigade aux dernières promotions.

Détail amusant : pendant plusieurs jours, le maître-tailleur de la Coopérative ayant sans doute tardé à lui confectionner un képi orné d’une rangée de feuilles de chêne, il est sorti dans Provins avec ses deux étoiles de brigadier sur les manches de sa vareuse et, sur la tête, son ancien képi de colonel sur le devant duquel on avait également cousu deux étoiles. Les gens qui ne le connaissaient pas, se demandaient quel pouvait bien être ce haut fonctionnaire, un intendant, un contrôleur… ?

Nous avons aussi quelquefois à notre table, le colonel Linard[2] –un artilleur breveté, détaché auprès du G.Q.G. américain à Chaumont, qui vient déjeuner ou diner à la popote presque chaque fois qu’il se trouve venir en mission ici. Il est célèbre dans tout le G.Q.G. par le nombre formidable d’histoires drolatiques et gauloises qui ornent sa mémoire ; quand il est en verve, et il l’est presque toujours, il est intarissable ; la première histoire commencée, les autres s’enchaînent à la suite sans arrêt ni redite et il les débite avec le plus grand sérieux, ce qui les rend encore plus amusantes. C’est un précieux convive pour une tablée de gens tristes, ce qui n’est, d’ailleurs, pas notre cas, surtout en ce moment. Il y a un émule dans la personne du chef du 2ème Bureau, le Lieutenant-colonel de Cointet[3], qui possède lui aussi, un stock assez considérable d’histoires plutôt lestes, mais qui, toutefois, ne réussit pas à l’égaler.

1918 07 31 t1 p78 de Cointet & Linard GQG Jean de Pierrefeu

Un extrait de l’ouvrage de Jean de Pierrefeu, G.Q.G.(1920), décrivant la concurrence entre deux redoutables conteurs, Linard et de Cointet.

1918 07 31 Général Louis Linard 1871-1952

Jean Louis Albert LINARD fut nommé Général de Brigade en 1925, puis Général de Division en 1929, puis Général de Corps d’Armée en 1932. Il était Adjoint au Général commandant la 14ème Région, puis Commandant de la 17ème Région. Il était Commandeur de la Légion d’Honneur. (in http://museedesetoiles.fr/piece/general-de-corps-darmee-linard/ )



[1] Sur le colonel Dufieux, voir le 1er juin 1918. NDLR.

[2] La circulaire Linard : lorsque le Lieutenant-colonel Linard fut affecté à Chaumont, il eut à signer une circulaire traitant des problèmes d’intégration des soldats noirs américains aux troupes alliées. Ce document suscita l’indignation d’un certain nombre de politiques et en particulier de la part du député Blaise Diagne. On pense que Linard signa ce texte sous la pression des Américains. Pour en savoir plus : https://journals.openedition.org/rha/7328?lang=fr paragraphes 29 à 37. NDLR

[3] Fin décembre 1926, le colonel de Cointet vient d’être promu Général de brigade et nommé au commandement de l’artillerie de la 43ème Division d’Infanterie à Strasbourg. En 1930, il est Gouverneur de Verdun. (Note de l’auteur)

Léon-Edmond de Cointet de Fillain (1870-1948) est déjà cité pour les mêmes raisons par Pierrefeu en date du 10 février 1918, qui ajoute que ces assauts de verve entre Linard et Cointet furent cause de jalousie entre les deux officiers (voir document ci-dessus)  NDLR.

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