10 Novembre 1916

Je crois qu’il va se produire du nouveau au Secteur avant longtemps ; en effet, une récente circulaire Ministérielle prescrit de renvoyer chez eux, dans le plus bref délai, les officiers âgés dont la présence n’est plus indispensable maintenant que nombre d’officiers blessés sont susceptibles de pouvoir les remplacer dans leurs emplois de l’arrière. Rien de plus logique que cette mesure qui permet de réaliser de notables économies tout en donnant satisfaction à des quantités d’officiers blessés ou convalescents qui ne demandent qu’à se rendre utiles ; mais la chose ne vas pas sans pleurs, ni grincements de dents car ces messieurs les ancêtres et les fossiles se complaisent dans leurs différents fromages et il est toujours pénible de céder la place à d’autres et de désarmer, surtout, quand on occupe une bonne petite sinécure où l’on ne fait pas grand-chose et où l’on ne court aucun risque.

La circulaire en question touche particulièrement le secteur qui comprend un nombre assez élevé de ces vieux pontes. Le colonel lui-même, n’y échappe pas et doit partir vers la fin du mois ; son premier adjoint également, le Commandant de Panniaga[1], personnage falot et assez terne malgré son nom à particule, et d’autres encore.

 

1916 11 10 André de Paniaga cf. note n°1 ci-dessous

 

En dehors de ces éliminations pour vétusté, toujours pour raison d’économie et aussi parce que les circonstances présentes ne nécessitent plus un service de garde d’une telle importance, un certain remaniement du secteur, aboutissant à un resserrement d’effectif assez sensible, va s’accomplir dans les sections.

Le commandant du secteur n’aura plus qu’un seul adjoint et c’est moi qui remplirai cet emploi tout en conservant mes fonctions actuelles. Je ne m’attendais pas à tant d’honneur et accepte sans déplaisir ce changement dans ma situation qui deviendra ainsi, je l’espère, un peu moins monotone. C’est sur la proposition du Colonel Welter, qui m’en a fait part lui-même, que cette décision a été prise en ma faveur par le commandement ; me serais-je trompé sur le compte de mon chef et gagnerait-il à être mieux connu ? Il est, en tous cas, un peu tard pour m’en apercevoir[2]. Son second adjoint, le capitaine Moron, un madré[3] angevin, prend le commandement d’une section dont le chef est envoyé planter ses choux.

J’ai oublié de signaler que, quelques jours après mon arrivée au secteur, l’Officiel avait publié une mutation m’affectant, pour ordre, à un vague régiment de Territoriale, la 35e[4], je crois, dont le dépôt est commun avec celui du 31e Régiment d’Infanterie, et que je ne connaîtrai, sans doute, jamais. Je dois avouer que ce n’est pas sans un petit serrement de cœur que j’ai vu se briser les derniers liens qui m’attachaient encore à mon pauvre 226!

Cependant, j’ai, maintenant, la consolation de voir souvent un de mes anciens camarades du début de la guerre, dont j’ai déjà parlé plusieurs fois ; il s’agit du Docteur Hanns[5] qui, après un séjour assez court à Bar-le-Duc, a réussi à se faire diriger sur Paris, ainsi qu’il l’espérait. Sa blessure étant moins grave qu’on avait pu le craindre tout d’abord, il est maintenant en convalescence et pense être prochainement affecté à un service du G.M.P.[6] Nous ne passons guère de semaine sans nous voir et, bien entendu, ma maison lui est ouverte, ce qui lui est très sensible car, n’ayant pas de famille ici, il se trouve ainsi, un peu moins isolé.

[1] Plutôt orthographié Paniagua. De fortes présomptions me poussent à penser qu’il s’agit ici d’André de Paniagua, né en 1848 et auteur d’un certain nombre d’ouvrages, dont le plus célèbre fut « Géographie Mythique » publiée en 1911. En 1916, de Paniagua avait 68 ans et méritait bien amplement de se retirer des affaires militaires. Voici une autre preuve pour appuyer mon hypothèse : « Procès-verbal, du.22 décembre 1921. — Assemblée générale,  Rapports du Secrétaire Général et du Trésorier. – Elections. — Procès-verbal — Correspondance.  - Nouveaux Membres. — Distinctions. — Bibliothèque. — Communications. — MM le commandant A. de PANIAGUA; PAGÈS-AM.ARY ; d'ALIBERT. —. Tables des Auteurs et des Matières. » (Bulletin de la SOCIÉTÉ PRÉHISTORIQUE DE FRANCE, fondée le 17 Janvier 1904, reconnue d'Utilité publique, par Décret du 28 Juillet 1910, SIÈGE SOCIAL 250: rue Saint-Jacques PARIS V). On peut ainsi supposer que le peu d’appétence aux fonctions militaires du commandant étaient en grande partie du à son goût pour l’étude et la recherche dans le domaine de la préhistoire, puisqu’il est au moins cité à six reprises pour des parutions entre 1909 et 1921, quatre avant guerre et deux après. Pas de contribution pendant la guerre, ce qui pourrait s’expliquer par le fait qu’il a bien été mobilisé pendant sa durée, au moins de 1914 à 1916. (NDLR)

[2] Le colonel WELTER est l’auteur d’un ouvrage militaire : « Du Rôle et du mode d'action probable de l'infanterie dans une future campagne », par le commandant Eugène-Marie-Christian Welter – 1894 (NDLR)

[3] Madré : étymologie - De l’ancien français madrer (« veiner, marbrer »), signification - Rusé, matois, qui sait plus d’un tour (familier). (NDLR)

[4] Par la suite, j’ai bien regretté cette décision prise à mon égard, car tous les officiers qui, après moi, ont été affectés au secteur, ont simplement été détachés de leur corps d’origine et non plus mutés au 35e R.I.T (Régiment d’Infanterie Territoriale). (Note de l’auteur)

[5] Pour le Dr Hanns, consulter 6, 13 et 26 août, 13, 27 et 28 septembre, 2 octobre 1914, 10 août et fin octobre 1915. (NDLR)

[6] G.M.P. – Gouvernement Militaire de Paris. (NDLR)