31 Mai 1918

Aujourd’hui, l’impression générale est plutôt meilleure ; aussi, les visages se détendent-ils et redeviennent-ils souriants ; on a le ferme espoir que ce nouvel et colossal effort des Boches va bientôt se trouver paralysé.

En attendant, je viens encore d’avoir le spectacle de pauvres gens, fuyant en longues théories, devant l’invasion. Quand donc cette vision qui me navre toujours le cœur, me sera-t-elle enfin épargnée ?

Depuis le mois d’Avril, nos alliés américains prennent une part effective à la bataille. Entrés en guerre en Avril 1917, il leur a fallu une année entière pour se préparer, s’organiser et transporter en France un nombre de combattants qui doit aller en croissant considérablement pendant les prochains mois.

Pour le moment, les régiments américains sont endivisionnés dans des divisions françaises ; dans quelque temps, ils seront groupés en divisions uniquement composées de soldats américains. Ces divisions, très puissantes, comporteront 6 Régiments ; toutefois, leur artillerie sera formée par l’Armée française car nos nouveaux alliés ne possèdent que très peu de canons et manquent surtout d’officiers instruits et spécialisés dans la pratique de cette arme.

Il y a quelques jours, j’ai aperçu, ici, leur Général en Chef, le Général Pershing, dont le Q.G. est à Chaumont.

Depuis que je suis au G.Q.G., il m’a été donné quelquefois d’entrevoir des grands chefs de notre armée ou des armées alliées.

A Compiègne, j’ai vu le Maréchal Sir Douglas Haig[1], venu au Château pour conférer avec le Général Pétain. Cela m’a même donné l’occasion de rire un peu aux dépens de l’excellent Colonel Valentin que je voyais de ma fenêtre, en grande tenue, baudrier en sautoir et latte[2] au côté, se démenant et donnant des ordres en vue de cette réception ; dans son ardeur et son affairement, il avait failli ne pas voir arriver le grand chef anglais qui s’en venait pédestrement, sans le moindre apparat et simplement accompagné d’un unique officier d’ordonnance. Ce n’est  que lorsqu’il n’a plus été qu’à une cinquantaine de mètres de la porte d’entrée que le colonel l’a enfin aperçu et il a eu tout juste le temps, en prenant un pas gymnastique, qui ressemblait plutôt à un galop, d’alerter tout le monde, de prévenir le général en chef, de faire aligner la Compagnie d’honneur, etc., etc. Un peu  plus, tout était raté ! Il a une fort belle prestance, ma foi, le Maréchal Haig. Son Q.G. est à Montreuil sur mer.

A Compiègne également, j’ai aperçu le Général de Castelnau sortant des locaux occupés par le Général Pétain ; il commandait l’Armée lorsque j’étais en Lorraine[3] et je l’avais entrevu un jour dans son auto à Montenoy. Aujourd’hui, il est à la tête du G.A.E. (Groupe des Armées de l’Est) et a son quartier général établi à Mirecourt.

Plus récemment, ici, j’ai croisé dans la rue, et salué, le Général Gouraud, le grand mutilé des Dardanelles, la manche droite de sa vareuse, vide et boitant encore très fortement. Je l’avais vu un an ou deux avant la guerre, à Longchamp, alors qu’il était le plus jeune brigadier de l’Armée française, au milieu des détachements venus du Maroc pour prendre part à la revue du 14 juillet. A l’heure actuelle, il commande la IVème Armée, Q.G. à Epernay[4].

Vu aussi le Général Berthelot, retour de Roumanie, et des quantités d’autres légumes de moindre importance.

Mais, de tous les grands personnages que je viens d’énumérer, celui qui, sans conteste, a le plus d’allure, c’est notre Général en chef, le Général Pétain. Sans le connaître, ceux qui le rencontrent sont immanquablement frappés par le grand air de noblesse, d’autorité et de puissance qui se dégage de toute sa personne. De taille élevée, un profil de médaille antique, une démarche conservée jeune grâce à la pratique quotidienne de courtes séances de sport, il donne réellement l’impression d’un chef[5].

Voici le texte du célèbre ordre du jour qu’il adressa à l’Armée de Verdun, au début de la bataille de Verdun, après avoir pris le commandement de cette Armée dans les conditions que l’on sait :

2ème Armée                                                                                           Q.G. de Souilly 10-4-1916

                                                               Ordre Général n°9

« Le 9 avril est une journée glorieuse pour nos armes.

Les assauts furieux des armées du Kronprinz ont été partout brisés.

«  Fantassins, artilleurs, sapeurs, aviateurs de la 2ème Armée ont rivalisé d’héroïsme.

«  Honneur à tous !

«  Les Allemands attaqueront sans doute encore.

Que chacun travaille et veille pour obtenir le même succès qu’hier.

«  Courage : on les aura ! »

                                                                                              Signé : Pétain

 

Voici une galerie de portraits, pour la plupart puisés dans ma collection personnelle de L’Illustration ou des Annales de la Grande Guerre, y compris des personnages cités en notes d’après-guerre rédigées par Lucien Proutaux.

05 31 Major gal John J 05 31 Major gal John J

Le Général Pershing (Illustration du 16 juin 1917, Coll. pers.)

à gauche: commandant en chef du premier corps expéditionnaire américain sur le front français, photographié en tenue de campagne avant son départ des Etats-Unis

à droite: L’arrivée en France du Général Pershing, débarquant à Boulogne du transport Invicta.

05 31 Maréchal Sir Douglas Haig 05 31 gal de Castelnau

à gauche: Le Maréchal Sir Douglas Haig (1861-1928) (Illustration du 1er juin 1918, Coll. pers.)

à droite: Le Général Edouard de Curières de Castelnau (1851-1944) (Les Annales – Un an de guerre, du 25 juillet 1915, Coll. pers.)

05 31 gal Gouraud 05 31 gal Berthelot

à gauche: Le Général Henri Gouraud (1867-1946) félicitant le sergent Gervais. On remarque qu’il est amputé du bras droit. (Illustration du 28 juillet 1917, Coll. pers.)

à droite: Le Général Henri Berthelot (1861-1931) à gauche, le ministre de l’Armement Albert Thomas au centre et le roi de Roumanie Ferdinand 1er à droite (Illustration du 30 juin 1917, Coll. pers.)

05 31 gal Pétain 05 31 gal Dubail

à gauche: Le Général Philippe Pétain (1856-1951) (Illustration du 4 août 1917, Coll. pers.)

à droite: Le Général Augustin Dubail (1851-1934) (Les Annales – Un an de guerre, du 25 juillet 1915, Coll. pers.)

05 31 gal de Langle de Cary 05 31 Gal Diaz

à gauche: Le Général Fernand de Langle de Cary (1849-1927) (Les Annales – Un an de guerre, du 25 juillet 1915, Coll. pers.)

à droite: Le Général Armando Diaz (1861-1928), commandant en chef des armées italiennes (Illustration du 21 décembre 1918, Coll. pers.)

05 31 gal Robert Nivelle 1856-1924 Ill 23-30 décmbre 1916 05 31 gal Luigi Cadorna

à gauche: Le Général Robert Nivelle (1856-1924) (L’Illustration du 23/30 décembre 1916, Coll. pers.)

à droite: Le Général Luigi Cadorna (1850-1928), chef d’état-major de l’armée italienne pendant les trente premiers mois du conflit (in http://la-loupe.over-blog.net/article-cadorna-luigi-105672695.html )

05 31 Pétain & Joffre 05 31 gal Charles Mangin 1866-1925 peint par Lucien Jonas Ill 6-1-1917

à gauche: Le Général Joseph Joffre (1852-1931) à droite, en compagnie du général Pétain (Les Annales – Un an de guerre, du 25 juillet 1915, Coll. pers.)

à droite: Le Général Charles Mangin (1866-1925), peint par Lucien Jonas (L’Illustration du 6 juin 1917, Coll. pers.)



[1] Le Maréchal Haig vient de mourir d’une façon prématurée le 30 Janvier 1928. Il n’était âgé que de 66 ans.

29 Février 1928- La mort s’abattrait-elle sur les généraux ayant commandé en chef les différentes armées alliées pendant la Guerre ? Le Maréchal Diaz, le successeur de Cadorna, à la tête des Armées italiennes, après le désastre de Caporetto, vient, en effet, lui aussi, de mourir presque subitement à Rome. Il avait 66 ou 67 ans.

Grâce à Dieu, nos généralissimes à nous (Foch, le Généralissime de toutes les armées alliées, Joffre, le vainqueur de la première Marne, Pétain, le régénérateur du moral de l’Armée en 1917) – à part Nivelle, toutefois, mort un an ou deux après la Paix, mais il a été si peu de temps généralissime !- tiennent bon et il y a tout lieu d’espérer que, quoique tous déjà chargés d’ans, ils vivront de nombreuses années encore, entourés de l’estime et du respect de tous les vrais Français.

21 Décembre 1928 – le Maréchal Cadorna, le premier généralissime italien, jusqu’en 1917, vient de s’éteindre à Bordighera. Il avait 78 ans.

Mars 1929 ! Hélas ! La mort commencerait-elle à exercer ses ravages parmi nos glorieux chefs ? Le plus grand de tous, en effet, le Maréchal Foch vient de s’éteindre, après quelques semaines de maladie, le 20 Mars 1929. Il avait 77 ans.

Janvier 1931 – La sombre faucheuse continue sa triste moisson… Joffre, le premier artisan de la Victoire, « Le Grand-Père », comme l’appelaient les soldats, vient de s’éteindre le 3 Janvier 1931, après une longue agonie. Il allait atteindre 79 ans neuf jours plus tard. Ses obsèques, qui furent nationales comme celles de Foch, ont eu lieu le mercredi 7 Janvier. (note de l’auteur)

[2] Une latte est un sabre droit. (NDLR)

[3] Au début de la guerre, les armées, échelonnées le long de la frontière, étaient au nombre de cinq, à savoir :

-           1ère Armée :                    Général Dubail

-           2ème Armée :                  Général de Castelnau

-           3ème Armée :                 Général Ruffey

-           4ème Armée :                  Général de Langle de Cary

-           5ème Armée :                  Général Lanrezac

Elles étaient, à cette époque, directement sous les ordres du Général en chef ; mais, depuis, leur nombre ayant été sensiblement augmenté, pour faciliter le commandement, elles ont été réunies en groupes d’armées : G.A.E., Groupe des Armées de l’Est, G.A.N., Groupe des Armées du Nord, G.A.C., Groupe des Armées du Centre, G.A.R., Groupe des Armées de Réserve. (note de l'auteur)

[4] Etant encore au Secteur A, un soir en sortant de la Gare de l’Est en compagnie du Commandant Badel, j’avais vu débarquer Mangin, l’Africain, et son masque tourmenté et énergique. C’était peu de temps après la reprise de Douaumont, qui consacrait définitivement notre victoire de Verdun, et un peu avant l’offensive d’Avril 1917 à la suite de laquelle ce grand chef devait être, d’une façon aussi inique qu’injuste, relevé de son commandement. (note de l'auteur)

Je devais le revoir en 1925 à la Sorbonne, au cours d’une conférence faite par Henri de Kerillis à la suite de la traversée du Sahara par les autos Renault de la mission Gradis. Hélas ! c’était tout juste quelques semaines avant sa mort, qui survenait, aussi foudroyante qu’imprévue, en mai de la même année. Quelle perte irréparable pour la France ! (note de l'auteur)

[5] Dans son livre « G.Q.G., Secteur 1 », Jean de Pierrefeu trace ce portrait du Général en chef : « Pétain ne m’apparaît pas uniquement sous les espèces du militaire, sa grandeur n’est pas faite seulement de son aptitude à diriger la bataille, mais elle émane de toute sa personne. Nul n’évoque mieux que lui ceux que les Latins appelaient « les grands hommes ». il est le penseur, le sage en même temps que le conducteur d’hommes. Un matin, peu de jours après son arrivée, comme je causais avec son officier d’ordonnance, mes yeux se levèrent par hasard. Je le vois dans l’encadrement de la porte, immobilisé et calme, qui nous regardait. J’eus l’impression d’une statue de marbre : un sénateur romain, dans un musée. Grand, vigoureux, la taille imposante, le visage impassible, d’une pâleur de teint vraiment marmoréenne, le regard droit et chargé de pensées, il était, sous l’uniforme bleu, d’une majesté incomparable. Ceux qui l’ont vu, dans cette attitude, regardant défiler ses troupes pendant les grandes revues du front, savent combien ma vision est juste. »

Il fait également le portrait suivant du Général de Castelnau qui, en 1916, je crois, avait été appelé au G.Q.G. avec les fonctions de Chef d’Etat-Major Général des Armées : « Le Général de Castelnau s’installa (à Chantilly) au premier étage, en face de l’appartement du Général Pellé, dans les pièces occupées par la Section d’Information et les officiers de liaison de la Présidence de la République. Nul n’attirait plus la sympathie que le Général de Castelnau. Petit, trapu, jovial, la parole alerte et bienveillante, il réalisait par son allure martiale et sa moustache blanche, le type du troupier français. Tout de suite, il fut adoré par ce que le G.Q.G. comptait d’éléments désintéressés. Quand il entrait dans l’hôtel, en frappant le pavé de sa canne, jetant à droite et à gauche, des regards d’une vivacité et d’une malice juvéniles, tous ceux qui étaient dans ses parages se rapprochaient instinctivement de lui, tant on avait plaisir à le voir. Il avait l’air d’éclairer d’un mot aimable les physionomies des gens qu’il rencontrait sur son passage et qui, du premier coup, lui étaient acquis. Ce petit homme, si alerte, si robuste, respirait l’honnêteté et la confiance. » (note de l'auteur)