1er Juin 1918

Notre mission italienne a perdu l’un de ses membres, le Commandant Pezzi, désigné, après un séjour d’une quinzaine parmi nous, pour rejoindre la base italienne installée à Lyon.

Il a été remplacé, pendant quelques jours, par un capitaine vaguement commissaire de gare je ne sais où, le Capitaine Rodano. Très amusant, cet excellent Italien ; dans la vie civile, il est quelque chose comme brocanteur ou antiquaire à Venise. Il nous a raconté que ce qui l’émerveille le plus, c’est la gaité de nos soldats et, ce qu’il trouve particulièrement impayable, c’est de les entendre vociférer le refrain traditionnel rappelant les malheurs conjugaux du chef de gare toutes les fois que, en traversant une gare, ils aperçoivent un de ces braves fonctionnaires.

Lorsqu’il a pris congé de moi, le Capitaine Rodano m’a dit, avec toutes sortes de marques d’exubérante amitié et en roulant des yeux de braise : « Monsieur Proutaux –je ne puis rendre son inénarrable accent italien- si jamais vous venez à Venise, sur la place St Marc, demandez Monsieur Rodano, tout le monde connaît Mr Rodano à Venise, et je serai enchanté de vous recevoir ! » Je me promets bien, le cas échéant, de mettre à profit une si aimable invitation.

Son successeur définitif est un certain Capitaine Piazzani bien moins amusant et surtout beaucoup moins sympathique.

Pendant que je parle des missions alliées, je m’aperçois que j’ai omis de signaler que, auprès de la D.A.[1] se trouve accréditée une mission anglaise composée du Général Woodroffe, un colosse bon enfant, et du Colonel Hunter, ce dernier remplacé depuis peu par le Colonel Dobney, un colonial. Ces messieurs entretiennent d’excellents rapports avec la D.T.M.A . et sont très chics. Ils sont assez souvent nos hôtes à la popote.

Une autre mission anglaise auprès du G.Q.G. a, à sa tête, le Général Clives, que nous avons également quelquefois à la popote, mais qui, à la D.T.M.A.[2] , jouit d’une presse beaucoup moins favorable que les précédents.

Il y a aussi depuis peu à la D.A. des officiers américains[3] que l’on voit souvent dans nos bureaux, pour des questions de transport bien entendu.

Une mission italienne se trouve également auprès du Général en chef. Elle est dirigée par le prince Ruspoli[4] et est composée d’officiers que je ne connais point et avec lesquels nous ne sommes pas du tout en contact.

1918 06 01 Alessandro Ruspoli VIIPrinc

Prince Alessandro Ruspoli (1869-1952), 7ème Prince de Cerveteri.

Ces différentes missions alliées, auxquelles il faut encore ajouter la mission belge, la mission japonaise qui comprend un certain nombre de ces petits officiers à la mine éveillée, actifs, toujours à la besogne et ne laissant jamais échapper une occasion de s’instruire, et la mission serbe qui ne doit compter qu’un unique membre, un grand colonel, qui promène par la ville, un air nostalgique et triste, sont toutes, sauf celles de la D.A. et de la D.T.M.A., rattachées au 2ème Bureau (il y a eu également une mission russe, et, d’après les anciens du G.Q.G., les officiers qui la composaient s’entendaient à merveille à mener joyeuse vie. Chantilly retentit encore des orgies qu’ils y ont faites, orgies au cours desquelles le champagne coulait à flots. Bien entendu, cette mission n’existe plus depuis que ces alliés de la première heure nous ont abandonnés pour signer leur honteux et déshonorant traité de Brest-Litovsk[5]).

Profitant de ma promenade dans les divers services du G.Q.G., je vais compléter les quelques détails que j’ai déjà donnés sur les principaux bureaux de ce dernier en parlant d’abord des officiers qui les composent et qu’il m’a été donné  de connaître, et, ensuite, des subdivisions annexes qui font également partie intégrante de notre Grand Etat-Major.

A tout seigneur, tout honneur : le 3ème Bureau a pour chef le Colonel Dufieux[6], un ancien du 69e de Nancy, qui, avant la guerre, a fait de remarquables conférences sur le Maroc, à l’Ecole d’Intendance de la 20e Région, conférences parues dans l’intéressant bulletin que publiait cette école qui, détail particulier, était dirigée par le Lieutenant-colonel Grange, mon commandant de brigade au début de la guerre ; il est le bras droit du Général de Barescut –aide-major général chargé des opérations. Tous deux sont des amis de la D.T.M.A. à la popote[7] de laquelle on les voit quelquefois.

1918 06 01 général Maurice de Barescut 1865-1960

le Général Maurice de Barescut (1865-1960) prédécesseur du Colonel Dufieux à la tête du 3ème Bureau https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=6014678

1918 06 01 général de brigade Julien Dufieux 1873-1959

Le Colonel puis Général de brigade Julien Dufieux (1873-1959) successeur du Général de Barescut au 3ème Bureau http://museedesetoiles.fr/portfolio_tag/general-dufieux/

 Le chef d’un  autre important service est également un familier de nos bureaux, c’est le Général Maurin – « c’cochon de Maurin[8] » comme l’appellent nos chefs, en souvenir du conte de Maupassant, avec le héros duquel je pense qu’il n’a de commun que le nom, du reste- qui commande la R.G.A., autrement dit, la Réserve Générale d’Artillerie. Cette réserve, ainsi que son nom l’indique, est un vaste réservoir d’artillerie de tous calibres dans lequel s’alimentent toutes les armées. Elle comprend en outre l’A.L.V.F., Artillerie Lourde sur Voie Ferrée, et l’A.L.G.P., l’Artillerie Lourde à Grande Puissance –n’entrant pas dans la composition organique des Armées, mais dont certains éléments peuvent leur être temporairement affectés suivant les circonstances. Le Général Maurin a eu une carrière particulièrement rapide et brillante ; je me souviens, en effet, avoir entendu une conférence sur l’Artillerie faite pas lui dans un des amphithéâtres de l’Ecole de Guerre, en 1912 ; il était alors chef d’Escadron et commandait le groupe d’artillerie à cheval de la 1ère D.C.

1918 06 01 général Louis Maurin 1869-1956  1918 06 01 Ce cochon de Morin illustré par Henriot

Le Général Louis Maurin (1869-1956)                                   Ce cochon de Morin illustré par Henriot

Il n’est pas seul ici, d’ailleurs, à avoir eu un avancement aussi foudroyant, le Général Duval, aide-Major général, était, à la même époque -1912- capitaine au 102 ou au 103, à Paris, et je me rappelle également 2 ou 3 conférences faites par lui, au même endroit et auxquelles j’ai assisté.

                - L’I.G.A., Inspection Générale de l’Artillerie, chef : le Général Herr[9].

1918 06 01 L'Artillerie général Herr 1923

L'Artillerie, ouvrage du Général Herr, paru en 1923

                - L’I.G.S., Inspection Générale des Services, titulaire : le Général Goigoux

J’ignore si ces deux derniers services rendent beaucoup de …. Services ; mais je crois bien qu’ils ont surtout été créés pour donner un prétexte au maintien d’officiers que, pour des raisons inconnues des profanes, on ne voulait pas purement et simplement renvoyer chez eux ou expédier à Limoges.

             - Il y a encore le S.R.A.C., Service des Relations avec les Autorités Civiles. Le titulaire en est le Lieutenant-colonel Toutain, remarquable par un colossal embonpoint. Il est tellement gros qu’il lui est tout à fait impossible de prendre place dans une auto autrement qu’à côté du chauffeur, les portières n’étant pas assez larges pour lui livrer passage. Ses bottes ! de belles bottes fauves, elles seraient suffisamment grandes pour qu’un enfant de 2 ans à 2 ans ½ puisse, très à l’aise, y prendre un bain. Officier breveté démissionnaire, le colonel Toutain a, paraît-il, été candidat à différentes élections, ce qui fait qu’il est tout à fait à sa place dans les fonctions qu’il remplit auprès de toutes les autorités administratives, préfets, etc. Ne manquant ni de finesse, ni d’une certaine valeur personnelle, il s’en acquitte à merveille, au dire de chacun.

                - Le S.R.A., ou Service des Renseignements aux Armées.

            - L’A.S. Artillerie d’Assaut, installée aux environs de Provins, commandée par le Général Estienne[10], un gros petit bonhomme à la figure toute ronde et rasée de comédien, le père de cette nouvelle arme.

1918 06 01 général Jean-Baptise Eugène Estienne 1860-1936 le père des chars

Le Général Jean-Baptiste Eugène Estienne (1860-1936), « le père des chars » http://lecharenfrance.canalblog.com/archives/2007/02/26/4134441.html

               - La D.C.A., Défense Contre les Aéronefs, chef : le Colonel Saconney[11].

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Le Commandant Jacques Théodore Saconney (1874-1935) http://cerf.volant.historic.free.fr/pages/cervolantistes/saconney/la%20biographie%20saconney%20-%20Copie.pdf

             - Le Bureau du Personnel, chef le Colonel Beaudenon de Larauze, et une subdivision de bureau, le Bureau des Décorations, dirigé par l’Officier d’Administration Cornavin, et qui a cette particularité que les secrétaires d’Etat-Major y sont remplacés par une nuée de dactylographes femmes.

              - Le Bureau du Chiffre, chef : le Commandant Givierge[12].

              - Le Courrier, etc.



[1] D.A. : Direction de l’Arrière (NDLR)

[2] D.T.M.A. : Direction des Transports Militaires aux Armées (NDLR)

[3] L’officier américain que l’on voit le plus fréquemment, et qui, d’ailleurs, est resté le plus longtemps à la D.A., est le Lieutenant Chapin. Je dois ajouter que, pour des raisons que j’ignore, il n’est pas très aimé à la D.T.M.A. (note de l’auteur)

[4] S’agit-il du Prince Alessandro Ruspoli (1869-1952), 7ème Prince de Cerveteri, Grand Maître de l’Hospice Sacré Apostolique ?

[5] Le traité de Brest-Litovsk est signé le 3 mars 1918 entre les gouvernements des Empires centraux menés par l'Empire allemand et la jeune République russe bolchevique, issue de la révolution russe, dans la ville de Brest-Litovsk et met fin aux combats sur le front de l'Est. (NDLR)

[6] Le Colonel Dufieux, promu général de brigade en juillet 1918, a assumé seul, pendant quelque temps, la direction du 3ème Bureau, après le départ du Général de Barescut, nommé au commandement d’une Division. Lui-même, a abandonné ce poste pour être placé à la tête d’une D.I. (Division d’Infanterie), au cours de la grande offensive finale. Après la Guerre, il s’est distingué en Orient où il a commandé, pendant toute la durée des opérations, la Division de Syrie-Cilicie. Revenu en France pour commander, d’abord en second, puis comme titulaire, l’Ecole Supérieure de Guerre, il vient de recevoir sa  3ème Etoile en Janvier 1926 et d’être désigné pour le commandement d’un groupement important au Maroc. Les opérations actives au Maroc étant terminées, en Mars 1927, il est désigné comme adjoint au Général président de la commission chargée des études relatives à la défense des frontières. En Janvier 1928, le Général Dufieux est nommé au commandement du VIIe Corps d’Armée à Besançon. Novembre 1930 : il est appelé aux fonctions d’Inspecteur Général de l’Infanterie. (note de l’auteur)

[7] Nous avons également à notre table un officier du 3ème Bureau, le Commandant Davy, un chasseur à pied, grièvement blessé au début de la campagne (il a subi l’énucléation d’un œil). Voici le récit tiré de l’historique du 17e bataillon de chasseurs à pied pendant la guerre 1914-1918 où il est question de la blessure du Capitaine Davy : « Devant Cirey, les 3e et 4e compagnies tinrent pendant cinq heures les bois de la Haie-Renardy; à Montigny, le bataillon, réduit à trois compagnies, résista pendant toute la journée du 22 août 1914 sur ses anciens emplacements de couverture. Les violents assauts de l'ennemi ne parvinrent pas à le chasser de ses positions; les capitaines DAVY et GARNIER furent blessés devant Montigny, à la tête de leur compagnie. » (NDLR)

Je signale particulièrement cet officier parce qu’il est le frère d’un de mes meilleurs camarades du 70e, le Lieutenant Davy, promu capitaine quelques mois avant la guerre au 109e à Chaumont, et glorieusement tué à la tête de sa compagnie le 14 Août 1914. Le Commandant Davy vient de quitter ou va prochainement quitter le G.Q.G. pour prendre le commandement d’un Bataillon de chasseurs. (note de l’auteur)

[8] Ce cochon de Morin est une nouvelle de Guy de Maupassant, publiée en novembre 1882. (NDLR)

[9]Au sujet du Général Herr : Le livre publié il y a quelques mois (en 1923) par le général Herr, intitulé « L'Artillerie »x, avec les sous-titres « Ce qu'elle a été », « Ce qu'elle est », « Ce qu'elle doit être », apporte par sa documentation un exposé très complet de l'emploi de l'artillerie de 1914 à 1918. La personnalité de l'auteur, qui a terminé la guerre en qualité d'inspecteur général de l'artillerie, donne une autorité particulière à ses déductions et le rôle qu'il a joué pendant la guerre lui a permis de suivre de façon supérieure l’évolution de son arme (in Revue Militaire Suisse –L’Artillerie de 1914 à 1918). (NDLR)

[10] L'artillerie spéciale (en abrégé AS) est l'arme blindée de l'armée française pendant la Première Guerre mondiale. Elle est l'ancêtre de l'actuelle arme blindée et cavalerie. Créée en 1916 à l'initiative de Jean Baptiste Eugène Estienne, le « père des chars », elle sera par la suite rebaptisée « artillerie d'assaut ».

[11] Le commandant SACONNEY (cf 20 avril 1918), chef de l’École d’Aérostation de Vadenay et Inspecteur des formations aérostatiques, eut la direction d’un Bureau d’études de DCA chargé de la coordination des moyens. (in La D.C.A., un siècle de Défense Sol-Air française, par le Colonel Jean-Pierre Petit). Jacques-Théodore Saconney, né le 18 janvier 1874 à Turin en Italie et mort le 14 juillet 1935 à Dijon, est un officier français, qui a été un général de division (armée de l'air française), un scientifique spécialisé dans la photographie aérienne et la météorologie, et un aérostier chevronné. (NDLR)

[12] Marcel Givierge, né le 27 juillet 1871 à Paris et mort le 17 août 1931 à La Trimouille (Vienne), est un général français spécialiste de la cryptologie. Il fut chef de la Section du Chiffre au Grand Quartier Général de 1914 à 1917. Il rejoint en 1917 le 55e régiment d’artillerie. Pendant la guerre il a notamment cassé le code des sous-marins allemands.