18 Octobre 1918

A force de parler de notre départ, le moment en est arrivé… C’est donc aujourd’hui notre déménagement.

Hier, je suis allé faire le cantonnement. Accompagné de mon Maréchal des Logis, de notre popotier et d’un secrétaire, je suis parti de grand matin, en auto, dans la direction de Chantilly, car, comme on revient toujours à ses premières amours, paraît-il, c’est dans cette contrée que nous venons nous installer. Et moi qui avais l’espoir de nous voir partir pour les bords du Rhin !

Ce n’est pas à Chantilly même que nous devons séjourner, mais à peu près à mi-route entre Lamorlaye et Chantilly. Les bureaux du nouvel organisme qui vient d’être créé et qui porte le nom de « Direction Générale des Communications et Ravitaillements aux Armées » -D.G.C.R.A.- ayant à sa tête, bien entendu, le colonel Payot, s’installent dans le château du Prince de Broglie, tout proche de la grand’route de Paris. Je n’ai pas mission, du reste, de m’occuper de l’installation de ces bureaux, mais uniquement de répartir les logements que je pourrai trouver dans les villas disséminées dans la forêt, entre les officiers de la D.T.M.A., de trouver un local pour la popote et de caser mon détachement et mes autos.

Une allée conduisant de la route de Paris à Gouvieux, m’était attribuée à cet effet et, après bien des calculs, bien des pas et des démarches, j’ai réussi à y loger tout le monde.

La popote a trouvé son emplacement dans une grande et belle villa, mais il m’a fallu, le soir, venir à Paris pour demander à la propriétaire, l’autorisation de nous installer chez elle. C’est également dans cette maison que je logerai avec une demi-douzaine de camarades. Le Colonel Boquet habitera juste en face, dans la propriété du général Balfourier, l’ancien commandant du 20e Corps.

Tout est bien pour le moment car la saison est encore bonne et les bois avec leurs magnifiques tons de rouille, sont très jolis à voir et agréables à habiter ; mais vienne l’hiver, nous ne tarderons pas à déchanter.

Il est vrai que nous ne sommes sans doute plus pour bien longtemps sous les armes ; en effet, hier encore, pendant que j’accomplissais ma peu glorieuse mission, nos armées occupaient Lille, Douai, Ostende…

        1918 10 18 Lille Ill n°3947     1918 10 18 Douai Ill n°3947

 

        A gauche: La foule sur la Grande-Place de Lille le 18 octobre, acclamant les premiers officiers anglais.

         A droite: Les dévastations à Douai, aspect de l'intérieur de la cathédrale après la retraite de l'ennemi: des vêtements sacerdotaux sont épars, les tuyaux de l'orgue avaient été mis en tas pour être emportés en Allemagne; le tronc des pauvres a été fracturé.

        (British Official photographies, in L'Illustration n°3947 du 26 octobre 1918, Coll. pers)

Donc ce matin, les cours se sont à nouveau remplies du ronflement et de la pétarade des moteurs et je présidais à l’embarquement de tout le matériel et du personnel.

Je reste ici toute la journée pour régler et liquider tous mes comptes et ne quitterai Provins que demain matin vers 6 heures.

Pendant que nous opérons notre déménagement, le Maréchal Foch, lui, transporte son Q.G. du Château de Bombon[1] à Senlis où se tiendra jusqu’à nouvel ordre, le G.Q.G.A. –Grand Quartier Général des Armées Alliées-dont nous faisons désormais partie.

J’ai oublié de dire que la grippe vient de faire une victime parmi le personnel de la D.T.M.A., le sergent Grouiller du 5e Génie, qui vient de succomber à l’hôpital où il avait été transporté il y a quelques jours. Les obsèques ont eu lieu pendant notre déménagement, il m’a, par conséquent, été matériellement impossible d’y assister, ce que j’ai vivement regretté.



[1] Au sujet du Château de Bombon, se référer à l’illustration du 6 octobre 1918 (NDLR)